Merci. Bonjour à toutes et à tous. Je suis très contente d’être parmi vous aujourd’hui pour ce colloque en Ille-et-Vilaine, sur mes terres natales, puisque je suis originaire de Fougères.
Je suis ravie d’être parmi vous pour parler d’un sujet effectivement très médiatisé. On parle du surtourisme bien sûr, et nous allons aborder la définition, mais également des solutions, puisque ce qui est intéressant, ce sont avant tout les solutions.
1 Définir le surtourisme
D’après le Petit Robert, le “ surtourisme ”, c’est une présence touristique perçue comme excessive et nuisible. Ce qui est intéressant dans cette définition, c’est notamment la notion de perception, puisque parfois des habitants vont avoir le sentiment qu’il y a surtourisme là où il n’y en a pas forcément.
Je donne l’exemple du port de Tréhiguier, dans le Morbihan, rattaché à la commune de Pénestin, et où des commerçants parfois se plaignent de surtourisme… quand le parking avec dix emplacements affiche complet.
Mais bien sûr, le surtourisme c’est aussi une réalité.
C’est ce que nous allons voir ensemble. Et en termes de définition, ce que j’aime dire, c’est que le surtourisme intervient quand les impacts négatifs l’emportent sur les impacts positifs.
2 Les impacts positifs du secteur touristique
Et c’est l’occasion de rappeler que le secteur touristique a, bien sûr, des impacts positifs. Je rappelle quelques chiffres : * C’est une industrie qui représente 10% des emplois dans le monde; * 10% également du PIB; * C’est toute une ouverture sur le monde, ce qu’on appelle l’altérité, même si parfois cette altérité est vraiment questionnée dans le débat public.
Mais le tourisme peut aussi avoir des impacts négatifs sur la population, sur les villes, notamment quand il y a une crise du logement, sur l’environnement et sur la qualité de la visite, qui peut être dégradée s’il y a trop de monde. J’ajouterais même que cela peut avoir un impact négatif sur les conditions de travail des personnes qui sont dans le secteur.
Je prends un exemple : le musée du Louvre. Quand la pyramide a été inaugurée en 1989, il était prévu que le musée accueille jusqu’à 4 millions de visiteurs par an. Aujourd’hui nous sommes à 9 millions de visiteurs par an. Et donc bien sûr, pour les gens qui travaillent au sein du musée, les conditions sont forcément moins bonnes.
Pour autant, il est important de rappeler que le surtourisme ou la surfréquentation touristique (il y a débat autour du vocabulaire) renvoie à des pics de fréquentation, qui sont aujourd’hui limités dans le temps et dans l’espace.
3 Le cas général aujourd’hui : le sous tourisme
La règle aujourd’hui, ne l’oublions pas, c’est le sous-tourisme. Il y a beaucoup de territoires, de destinations qui voudraient accueillir davantage de visiteurs.
Un chiffre est assez emblématique de ce sous-tourisme, c’est le chiffre d’ONU Tourisme qui dit que 95% des flux touristiques se concentrent sur 5% du territoire. Prenons le verre à moitié vide : cela signifie que 5% des flux touristiques restants sont dilués sur 95% des territoires.
Alors pourquoi, par conséquent, parle-t-on autant de surtourisme ?
4 Un secteur en croissance structurelle
Ce qui est important, c’est de voir déjà la “photographie générale” du secteur. De quoi parle-t-on ? D’un secteur qui est victime de son succès, puisqu’il a une croissance structurelle depuis longtemps.
Encore quelques chiffres : * En 1950, il y avait 25 millions de touristes internationaux à l’échelle mondiale ; * En 2024, ils étaient 1,4 milliard ; * Sur les 6 premiers mois de l’année, le tourisme international est toujours en progression de 5% ; * Une récente étude évoque le chiffre de 2,5 milliards de touristes internationaux à l’horizon 2040.
La France accueillait en 2014 environ 83 à 84 millions de touristes internationaux.
L’an dernier, nous avons atteint le cap des 100 millions de touristes. Cela veut dire qu’en l’espace de seulement 10 ans environ, le tourisme international en France a bien progressé de 20%, malgré la cassure du Covid.
Pourquoi cette croissance ? Vous le savez, la croissance est due notamment à la démocratisation des transports avec les vols low cost, à l’avènement d’Internet qui permet de plus facilement accéder à l’information et à la réservation. C’est également dû à l’augmentation du niveau de vie, avec une classe moyenne qui aspire à davantage voyager par le monde. Aujourd’hui, cette croissance des classes moyennes s’observe en Asie, notamment en Inde. C’est pour cela que le secteur est encore promis, malgré la critique, à un bel avenir, en tout cas à une croissance assez certaine.
5 Anticiper l’affluence
C’est dans ce contexte-là qu’il est important d’anticiper pour ne pas se laisser déborder par des trop-pleins. On dit souvent que la France est la première destination mondiale, en tout cas en termes de visiteurs étrangers. C’est important, si on veut avoir un tourisme respectueux à la fois des populations et de l’environnement, de prendre des mesures qui permettent de bien disperser les flux dans le temps et dans l’espace.
Ajoutons que seulement 60% des Français partent en vacances chaque année, donc il y a 40% de non-partants. Ces non-partants ont peut-être encore plus envie que les autres que l’on respecte leur territoire, avec un tourisme apaisé et donc un tourisme qui n’est pas trop “mondophage”.
De ce fait, parfois cela déborde. Voici la une du Courrier International en 2018.
Cela montre que le débat autour de la surfréquentation touristique ne date pas d’hier et qu’il a vraiment commencé à monter en puissance avant la pandémie.
D’ailleurs, cette situation amène aussi parfois les habitants à protester. Voici l’image d’une manifestation en Espagne. Il y a eu beaucoup de manifestations à Barcelone, mais également dans les îles et dans le sud du pays. Ils manifestent parfois… avec des pistolets à eau, de manière très pacifique, non pas contre le tourisme, mais contre les excès du tourisme, parce que les destinations ont toujours tendance à en vouloir plus. Les pays, les territoires veulent davantage de touristes, veulent davantage de revenus touristiques et la population ne comprend pas et aimerait qu’il y ait une forme de tourisme plus raisonnée.
Mais le “surtourisme” n’est-il pas aussi le reflet d’une critique du tourisme de masse et du tourisme populaire ? Nous avons à nos côtés Jean Pinard, qui en parlera beaucoup mieux que moi, il le fait avec beaucoup de talent, et c’est vrai que cette critique du surtourisme peut parfois être associée à la critique du tourisme de masse.
Ce dessin (ci-dessous) date de 1936, donc de l’avènement des congés payés. Déjà à l’époque, en fait, on se moquait de ces touristes qui s’agglutinaient tous en même temps, au mois d’août, sur une plage. Je lis « Vous ne pensiez pas que j’allais me tremper dans la même eau que ces bolchéviques ? » Donc la critique est inhérente au secteur, et à la naissance du secteur au 18e siècle.
Et pourtant, il ne faut pas faire d’amalgame, parce que le tourisme de masse ou le tourisme populaire renvoient à des notions qui sont bien distinctes du surtourisme.
Si vous prenez une plage où des tortues marines ont l’habitude de pondre des œufs. Supposons qu’il y ait seulement 20 personnes autour d’elles en train de discuter et de prendre des photos pour ensuite instagrammer, c’est beaucoup trop. Parce que ces tortues ont besoin à la fois d’espace et de silence pour pondre leurs œufs. Donc ce n’est pas une question de quantité, c’est une question de quantité relative.
Chaque territoire a une capacité relative d’accueil par rapport à sa vulnérabilité au regard de la population et de la biodiversité. Donc ne faisons pas l’amalgame entre surtourisme et tourisme de masse.
Prenons deux autres exemples plus contemporains.
A gauche, vous avez une image des Dolomites l’été dernier. Ces randonneurs s’acheminent sur un sentier pour aller vers un spot instagrammable. Quelques habitants se sont rebellés et ont décidé d’installer un tourniquet payant de 5 euros. C’était une forme de provocation. Pourquoi ? Parce que certains randonneurs traversaient des terrains privés. Ils étaient assez irrespectueux. Finalement, les habitants ont décidé de manifester leur mécontentement par rapport au manque de courage politique. Cette situation ne relève pas du tourisme de masse, mais de l’inaction des pouvoirs publics, alors qu’il faut prendre des mesures pour éviter que ce genre de situation se produise.
À droite, vous connaissez cette image, tirée du documentaire “Kaizen” du youtubeur Inoxtag. Elle montre un embouteillage humain sur l’Everest. Là aussi, on voit qu’Instagram est souvent un problème, au sens où le réseau encourage à montrer des lieux sur lesquels il faut tous être pour prendre un selfie.
6 Il existe des solutions
La bonne nouvelle, c’est qu’il y a des solutions.
Il y a plusieurs types de solutions, à adapter en fonction des problématiques locales. 1 La régulation : notamment des locations saisonnières, mais également des hôtels. Amsterdam, par exemple, a décidé de stabiliser à la fois les locations saisonnières et les hôtels et les croisières. Beaucoup de villes, de territoires, prennent des mesures de régulation. 2. L’instauration de la réservation obligatoire ou du quota : cet été, j’en ai fait l’expérimentation à la calanque de Sugiton, un exemple très connu. Une jauge de 400 personnes par jour seulement a été instaurée. Après la pandémie, il y a eu beaucoup de visiteurs, jusqu’à 2 500 personnes par jour, sur ce site qui se résume à deux petites criques. Parfois, la réservation obligatoire est nécessaire, même si, je l’entends, certaines personnes n’apprécient pas du tout. C’est tout à fait compréhensible, parce que quand on est en vacances, on aspire aussi à la liberté. On aime improviser, on aime se débarrasser des contraintes. La bonne nouvelle, c’est que près de Marseille, il n’y a pas que la calanque de Sugiton, il y a 20 calanques différentes. Donc on voit que la dispersion des flux est tout à fait possible. Et chacun peut trouver finalement une destination qui lui ressemble. 3. Changer les imaginaires : c’est important. Je l’ai dit à propos d’Instagram, c’est souvent le problème. Mais je suis convaincue que c’est aujourd’hui, et plus encore demain, la solution. Je vais y revenir. 4. Faire de la pédagogie : tout le monde doit justement faire cet effort de pédagogie. En se servant des réseaux sociaux, mais également d’applications, du digital, de l’IA, pour amener vers des pas de côté, et vers des comportements plus respectueux. Il y a des randonneurs qui ne randonnent que l’été, et qui ne sont pas habitués à bien gérer leurs déchets. Donc, cela passe par les messages tout simples, du bon sens, pour tendre vers un tourisme apaisé. 5. Désaisonnaliser, c’est compliqué, parce qu’il y a les vacances scolaires, les ponts, et ce sont les mêmes pour tous. Mais je pense que le dérèglement climatique va aussi permettre de davantage étendre la saison avant et après le pic de l’été. 6. Une taxe sur le tourisme ? Je n’aurai pas le temps de développer, mais je ne crois pas que la taxe de Venise soit efficace, alors que, par ailleurs, l’aéroport compte doubler sa capacité d’accueil. Je pense qu’il y a de vraies ambitions touristiques à Venise, malgré un affichage contre le surtourisme.
La bonne nouvelle, c’est que les Français acceptent certaines mesures de régulation. 60% environ des Français acceptent l’idée de la réservation obligatoire ou de la jauge.
7 La force de frappe des réseaux sociaux
Je termine avec la force de frappe des réseaux sociaux.
D’après Médiamétrie, il y a quand même chaque jour plus de 30 millions de Français qui vont sur Facebook. Il y en a également 24 millions, ou presque, qui vont sur Instagram. Ce sont des carrefours d’audience très importants. TikTok en affiche plus de 10 millions. Donc, bien sûr que les solutions passeront par les réseaux sociaux et par la micro-influence.
Je parle de micro-influenceurs parce que les influenceurs, on le sait bien, lorsqu’ils ont beaucoup d’audience, peuvent se transformer en rouleaux compresseurs. Donc il faut bien identifier les bons micro-influenceurs qui vont permettre de faire émerger de nouveaux territoires et de nouveaux comportements.
Bien sûr, tous les pays ne sont pas à la même enseigne. En Espagne, 32% des habitants estiment qu’il y a trop de touristes étrangers. À titre de comparaison, en Suède, il y a seulement 5%. Donc, la Suède fait partie des pays qui capitalisent sur le sous-tourisme pour devenir plus attractifs.
Tout ceci nous ramène à une idée de base : le surtourisme, ce n’est pas la règle, c’est l’exception.
Mais attention, compte tenu de la croissance, il faut s’attendre à davantage de trop-plein, sauf si les bonnes mesures sont mises en place.
Merci beaucoup. Je vous remercie de votre attention. Je vous invite éventuellement à poursuivre la réflexion à travers le livre que j’ai coécrit avec Jean Viard.
Réutilisation
Citation
@inproceedings{lainé2025,
author = {Lainé, Linda},
publisher = {Sciences Po Rennes \& Villes Vivantes},
title = {À partir de quand peut-on considérer qu’il y a
surtourisme\,?},
date = {2025-09-19},
url = {https://papers.organiccities.co/a-partir-de-quand-peut-on-considerer-quil-y-a-surtourisme.html},
langid = {fr}
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