« Les industries européennes sont-elles condamnées à recréer des avantages pour ne pas disparaître ? Et si oui, le cadre de vie fantastique de la Côte Ouest peut-il être un atout pour recruter et fidéliser les talents ? »
Bonjour à tous.
Merci beaucoup de me donner ce temps de parole. Je n’ai pas prévu de slides pour répondre exactement et directement à ces questions, mais c’est un traitement indirect, et je vais y répondre en conclusion après une démonstration, parce qu’on m’a demandé de vous partager une question qui a un rapport direct avec la capacité de développer l’urbanisme de façon à recréer des conditions de vie et de développement économique favorables dans notre pays.
C’est la question de la rémunération du travail, parce qu’on ne pourra faire aucun projet de développement économique et de développement urbain de notre pays dans les cadres de vie les plus agréables qu’on ait sur notre territoire — et il y en a beaucoup — si on ne change pas quelque chose sur la rémunération du travail. C’est là-dessus que je vais insister, et je répondrai à votre question très précise en conclusion.
1 La rémunération du travail
Il y a une spécificité dans toutes les réflexions, qu’elles soient économiques, sociales ou politiques, quelque chose à prendre en compte, qui est la clé de voûte de tout le reste, c’est la rémunération du travail.
J’ai la faiblesse de penser que l’urbanisme, ne fait pas exception, parce que l’urbanisme ce sont des développements de logements, de la construction, et s’il n’y a pas d’argent des travailleurs pour payer cette construction, pour se loger, pour acheter des logements, payer des loyers, cela ne marchera pas.
Nous vivons quand même – et ce n’est pas démagogique, populiste, excessif de le dire comme ça, ce sont les statistiques de l’INSEE – une spécificité aujourd’hui par rapport aux 60 dernières années, qui est que pour la première fois, les gens qui travaillent n’améliorent plus leur niveau de vie en travaillant.
Cela ne veut pas dire que le niveau de vie baisse en France, il ne faut pas du tout faire du misérabilisme. Mais depuis 1945, on a eu dans notre pays trois époques de l’amélioration de la vie grâce au travail :
- Il y a eu les Trente Glorieuses, qui sont bien connues : avec une quinzaine d’années de vie de travail, on doublait son niveau de vie ;
- Mais le travail qui permet d’améliorer sa vie — je parle de la vie matérielle bien sûr — cela n’a pas duré que 30 ans, cela a duré 60 ans. Dans les années 80, 90, 2000, en fait jusqu’à la crise de 2008-2009, on avait 2% d’augmentation du pouvoir d’achat par an (donc ça veut dire que quand l’inflation est à +2, les salaires sont à +4 en moyenne). Ce sont des moyennes, mais qui ont concerné la majorité des gens. Donc on améliorait sa vie avec une quarantaine d’années, et on doublait son niveau de vie avec une vie de travail ;
- Depuis 15 ans, nous sommes à +0,8% par an. L’INSEE est même en train de réviser ses chiffres. Sur la décennie 2020, ça sera peut-être plutôt +0,6%, ce qui veut dire qu’aujourd’hui, il faudrait 84 ans de travail pour pour doubler son niveau de vie grâce à son travail.
2 Une situation inédite depuis 1945
Depuis 15 ans, nous sommes donc vraiment dans une situation inédite depuis 1945. Pour la première fois, même si on part de plus haut (le niveau de vie n’a jamais été aussi élevé en France), les gens qui travaillent, n’améliorent pas, en moyenne, leur niveau de vie, même si, heureusement, il y a des exceptions.
C’est un phénomène d’époque et pas de distribution des salaires. Pour le dire très directement, cela concerne aussi les cadres, puisque quand on regarde cette évolution par décile de niveau de vie (l’INSEE répartit la population française en 10 déciles en fonction de de votre niveau de revenu), même quand vous êtes dans le 9e décile, c’est-à-dire dans les 10% des Français les mieux payés (et vous rentrez dans cette catégorie-là à partir de 4000 euros net par mois, par personne en France), même pour eux, sur les 20 dernières années, il n’y a eu pas d’amélioration significative du niveau de vie, puisqu’avec 0,7% par an, on est sur le trend que je nommais tout à l’heure, qui est de 80 ans pour doubler son niveau de vie.
Ce phénomène touche donc toute la société, et non pas seulement les personnes les moins bien payées, ce qui laisserait les personnes mieux rémunérées s’en tirer.
Évidemment, après, quand on rentre dans le centième ou le millième, c’est différent, mais pour la grande majorité des gens, travailler ne permet plus d’améliorer son niveau de vie.
Comme je l’ai rappelé, cela ne veut pas dire que le niveau de vie baisse. On achète aujourd’hui plus d’essence qu’il y a 20 ans avec une heure de travail, d’où le malentendu, avec certains qui disent que le niveau de vie baisse - non, il ne baisse pas, et d’autres qui disent : « Mais de quoi les Français se plaignent ? On n’a jamais aussi bien vécu. » Oui, c’est vrai, mais depuis 15 ans, on vit à peu près de la même manière, même quand on travaille dur, et quels que soient les niveaux de revenus. C’est cela la spécificité.
Il faut aller chercher les causes, et c’est là que je vais commencer à répondre à votre question.
En France – ce n’est pas vrai aux États-Unis – cette stagnation des salaires en termes de pouvoir d’achat ne s’explique pas par une déformation du partage de la valeur travail-capital.
Pour le dire autrement, de façon non technique, en moyenne en France, les entreprises n’ont pas de marge pour augmenter les salaires. Ce n’est pas d’une amélioration des salaires par les entreprises qu’on peut attendre un déblocage de cette situation.
La cause n’est pas non plus un resserrement des inégalités de rémunération. Contrairement à ce qu’on pense aussi – tous ces chiffres sont en ligne, ils sont vérifiables – l’écart entre les 10% les mieux payés (à partir de 4 000 € net par mois) et 10 % les moins bien payés (jusqu’à 1 420 € net par mois) qui est grosso modo de 1 à 3, n’a pas bougé depuis 30 ans. La France est un pays hyper égalitaire du point de vue des rémunérations.
Elle est très inégalitaire, en revanche, du point de vue du patrimoine.
Le facteur pour passer des 10 % les moins bien lotis aux 10 % les mieux lotis, ce n’est pas 3, mais 157. C’est cela qui explique aussi la situation un peu figée en matière de logement et peut-être le manque de dynamisme qu’on a dans le développement des zones les plus attractives, parce qu’elles sont majoritairement possédées par des personnes qui ont beaucoup de patrimoine.
Même si on travaille beaucoup, qu’on est diplômé d’une grande école, qu’on a un job bien rémunéré, on n’accède pas à quelque chose qui est assez figé, parce que les inégalités de rémunération sont très resserrées alors que les inégalités de patrimoine sont très importantes.
3 Quelles solutions ?
Si on veut corriger cela, qu’est-ce qu’il faut faire ?
Évidemment, il faut réindustrialiser puisqu’il y a un lien direct entre l’évolution des salaires et la part de l’industrie dans un pays, c’est valable partout dans le monde.
On a fait la pire désindustrialisation d’Europe. Le plus souvent, on n’en a pas conscience, mais dans tous les territoires, quand il y a une usine qui ferme, ce ne sont pas simplement les employés de l’usine qui sont malheureux, c’est l’ensemble de l’écosystème territorial. Et évidemment, plus un pays se désindustrialise, moins il est attractif en termes de salaires et en termes de territoire.
La deuxième cause, c’est que l’on a sous-investi dans l’éducation depuis 50 ans, nous sommes en train de devenir un pays moyennement compétent. C’est un peu violent de le dire comme cela, veuillez m’en excuser, mais quand on regarde nos statistiques PISA, PIAC (c’est la même chose que PISA, mais pour les actifs, les gens qui travaillent), dans les deux cas, on arrive à peu près 25èmes, ce qui veut dire qu’il y a 20 à 25 autres pays dans le monde, dans l’OCDE, où en moyenne, soit les enfants sont mieux formés, soit les travailleurs sont plus compétents.
Ce sont des moyennes, mais cela compte, évidemment, puisqu’il y a un lien direct entre le niveau de rémunération et le niveau de formation dans tous les pays du monde, et c’est valable à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Nous sommes devenus un peuple moyennement compétent, c’est cela qui explique aussi que nos pouvoirs d’achat ne progressent plus.
Et puis, on a évidemment aggravé la différence entre ce que les gens gagnent et ce qu’ils gardent pour eux.
Il y a donc un double phénomène pour expliquer cette situation du travail qui ne paye plus. Le premier, c’est que les salaires augmentent de moins en moins vite. Et le deuxième, c’est que la part de salaire que les gens gardent pour eux est de plus en plus faible.
Cela s’explique par le fait que nous avons choisi de faire financer nos dépenses sociales, les seules dépenses publiques en France qui augmentent depuis 50 ans, uniquement par le travail.
On dit souvent que les dépenses publiques augmentent. Non, pas les dépenses d’éducation, pas les dépenses de défense, pas les dépenses de formation, pas les dépenses de justice, pas les dépenses de sécurité.
Il n’y a que les dépenses sociales qui augmentent, et dans les dépenses sociales, ce sont essentiellement les dépenses de retraite, un peu d’assurance maladie et de solidarité.
Le résultat, c’est qu’aujourd’hui, quand on gagne en moyenne 100 euros en travaillant en France, on en garde 54. Il y a 30 ans, on en gardait 60. Il y a 50 ans, on en gardait 69. La différence entre ce que les gens gagnent et ce qu’il leur reste n’a jamais été aussi grande.
Cela ne veut pas dire, comme on l’entend souvent, que les gens ne travaillent pas en France. Au contraire, on travaille plus qu’il y a 50 ans. Ça aussi, c’est quelque chose qu’il faut rappeler dans le débat. Évidemment, on a un besoin de travailler plus longtemps, mais pas forcément plus pendant l’année. Ce n’est pas là que nous décrochons en termes de richesse par rapport aux autres pays.
La dernière chose que je voulais vous montrer, pour répondre à votre question, c’est que la combinaison entre ce que je vous ai dit sur le patrimoine et ce que je vous ai dit sur le travail qui ne paye plus, c’est ce graphique du ministère du Logement.
Il est en ligne, dans un rapport qui a été présenté au Sénat par un directeur du ministère du Logement qui s’appelle Jacques Friggit, et qui montre que depuis une vingtaine d’années, les prix du logement augmentent beaucoup plus vite que le revenu, tellement plus vite qu’on peut dire sans se tromper, en arrondissant, qu’aujourd’hui, il faut travailler deux fois plus longtemps qu’il y a vingt ans pour avoir exactement le même logement.
Quand on empruntait sur vingt ans pour avoir 100 m², aujourd’hui, on emprunte sur vingt ans pour avoir 50, et les 100 m² sont inaccessibles.
Une note de la Fondation Jean-Jaurès, intitulée la roue de la fortune1, qui est sortie la semaine dernière, montre qu’aujourd’hui, dans une grande métropole, si vous n’êtes pas héritier, même si vous êtes diplômé d’HEC et que vous sortez dans les 5% les mieux payés d’HEC, vous ne serez jamais propriétaire, notamment à Paris.
Et donc, pour répondre à votre question, oui, on peut réindustrialiser, mais cela suppose de faire des choix qui sont le contraire des choix qu’on a fait depuis à peu près 50 ans, c’est-à-dire faire un choix de la production versus la consommation, donc faire évoluer notre fiscalité pour favoriser la production par rapport à la consommation. On fait exactement le contraire depuis 50 ans.
Cela suppose aussi de dégager des marges de manœuvre budgétaires, ce qui veut dire que non seulement, il faut faire des économies pour se désendetter, mais il faut faire des économies aussi pour pouvoir investir dans les industries du futur, comme les États-Unis le font, comme la Chine le fait, parce que si l’on n’aide pas nos entreprises, elles ne pourront pas résister à une concurrence internationale déloyale par rapport à laquelle, par ailleurs, elles sont déjà en retard, parce qu’on a mis trop de temps à se réveiller, à supposer qu’on se réveille.
Et puis, pour conclure, comment est-ce qu’on fait pour construire des grandes zones dans notre pays qui soient très attractives, qui attirent les meilleurs talents du monde ? Ce que j’ai essayé de vous démontrer, c’est qu’il faut absolument libérer la rémunération du travail, faire à nouveau que quand on travaille, on puisse améliorer sa vie, sinon de toute façon, on n’arrivera jamais à dégager l’énergie et la masse financière pour construire et surtout pour que les gens qui iraient dans ces zones très attractives puissent y aller.
Un travail qui ne permet pas, comme le montre le graphique que vous avez devant les yeux, de se payer une belle maison ou un appartement dans lequel on a envie de vivre, si on ne résout pas cette question-là, alors la question de construire plus n’a aucun sens puisque de toute façon, ce sont ceux qui sont déjà sur place, et seulement eux, qui pourront acheter.
Merci beaucoup.
Notes de bas de page
Jérôme Fourquet, Marie Gariazzo, Sylvain Manternach « La roue de la fortune. Constitution et transmission des patrimoines dans la France contemporaine »↩︎
Réutilisation
Citation
@inproceedings{foucher2025,
author = {Foucher, Antoine},
publisher = {Sciences Po Rennes \& Villes Vivantes},
title = {Industrie européenne : recréer des avantages ou
disparaître\,? —},
date = {2025-09-19},
url = {https://papers.organiccities.co/industrie-europeenne-recreer-des-avantages-ou-disparaitre.html},
langid = {fr}
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