1 De “ La Grande Moche ” à “ La Grande Mode ”
Nous avons eu la chance de travailler sur La Grande Motte depuis 2017 suite à un concours.
La Grande Motte a un passé puissant marqué par l’histoire de la “ Mission Racine ”1 un aménagement du territoire sous le signe de la brutalité. Nous sommes dans les “ 30 glorieuses ” et c’est l’attaque d’un territoire languedocien par des pelleteuses et du béton armé. Jean Balladur avait été à l’époque désigné par le général de Gaulle pour créer cette station, une sorte de jardin d’Éden, pour retenir les Français qui partaient en Espagne consommer en été.
Nous voyons ici le général de Gaulle avec Pierre Racine, Jean Balladur et Pierre Pillet. Ils dévoilent cet immense projet.
A l’époque, Paris Match évoque “ la Floride de demain ”, avec un Concorde qui arrive sur cette côte où l’on passe d’une station balnéaire à l’autre. Elles ont toutes des programmes variés. C’est la grande aventure de la conquête du territoire. La conquête de l’Ouest en quelque sorte.
Les touristes partaient en Espagne. Il fallait donc les arrêter, sur l’autoroute A8.
Très vite, une route a été tracée, qui menait dans une pinède pour s’abriter, pour se rafraîchir, à une sorte de super station-service avec tous les aménagements et des petits logements de vacances.
Les touristes font une pause, ils trouvent cela assez formidable. Et ils se disent, l’année prochaine on viendra ici et on va peut-être acheter quelque chose parce qu’il y a des super prix. Les promoteurs font des offres à n’en plus finir.
La Mission Racine avait prévu cinq stations balnéaires. La Grande Motte, à 30 kilomètres de Montpellier, est la seule qui ait cette dimension, qu’on retrouve très peu ailleurs dans le monde. Il y a Chandigarh, mais il n’y a pas de jeu, de geste du béton aussi singulier.
Voici une coupure de presse de l’époque qui parle de bétonisation et qui dit que c’est un peu disproportionné même pour les vacances… Avec cette expression : « la Grande Moche ».
Voici à présent un article récent du New York Times qui consacre dix pages aux pyramides extraordinaires qui émergent des pins. Et un créateur de mode parisien qui fait ses campagnes à La Grande Motte.
Comment passer, aujourd’hui, de la « Grande Moche » à « la Grande Mode » ?
A travers ce projet nous avons regardé comment un urbanisme singulier avait été conçu autour de la végétation et pour la végétation, pour savoir comment s’abriter notamment de la chaleur, des vents.
Je voudrais vous montrer comment a pu évoluer cette notion urbaine d’une ville nouvelle sur la côte, et comment le temps de l’architecture s’est figé. On voit des immeubles qui poussent vite, puis vient le temps de l’urbanisme, qui laisse passer les usages et surtout la végétation.
Les logements, ce sont des sortes de grands studios où on habite juste le soir pour dormir. Une sorte d’utopie, habiter ensemble et en vacances, destinée à des pionniers, ceux qui étaient prêts à ne pas passer leurs vacances “ retranchés ”, et à s’inscrire dans cet univers des premiers congés payés où il y avait, en Camargue, des baraquements sur la plage, avec la volonté de garder ce lien dans l’espace public.
Notre projet a consisté à réinventer des espaces publics où les usages avaient pris de l’espace sur la voirie, sur les trottoirs, où des commerces avaient également pris la place dévolue aux piétons, où des voitures s’étaient installées sur le front de mer, sur le port. Prenant les meilleures vues.
2 Peigner le vent
En 1965, Jean Balladur2 est désigné comme le grand coordinateur de tout cela. Il dessine un plan qui répond aux éléments naturels, et se protège du vent. Parce que La Grande Motte, à la lisière de la Camargue, est un des endroits les plus ventés en France, avec la Tramontane. Il étudie cela avec Pierre Pillet qui est un grand paysagiste, décédé très récemment. Ils regardent comment on peut “ peigner le vent ”. Ils installent tout de suite des “ îlots ” pour que la végétation se développe, et plantent 30 000 pins, créant de grandes pinèdes.
Voici une cartographie qui remonte aux débuts de l’ONF (Office National des Forêts). L’ONF a été créé en 1962 et c’est le début du repérage et de la planification du développement des forêts. Les pins sont le point central de cet exposé. La carte figure les repérages, la route et les plantations.
Jean Balladur et Pierre Pillet organisent les boisements pour que des pyramides émergent et qu’à partir du troisième niveau des immeubles, on ait une vue sur une sorte de canopée. Une canopée extraordinaire aujourd’hui, et qui est surtout très fraîche.
Le territoire est très hostile. Il y a beaucoup de moustiques, et on lance des campagnes de démoustication. D’après l’image, on pourrait faire “ renaître une forêt ” en enlevant les moustiques… Ce sont des choses qu’aujourd’hui, on ne peut pas trop comprendre…
Voici les premiers tracés, sur cette lande de terre où il y avait quatre fermes et une grande motte. La grande motte était, à l’origine, une dune, présente depuis longtemps, et Balladur va s’en inspirer.
Le repérage des massifs (ci-dessus), et la carte des vents vont guider Jean Balladur.
Très vite, il crée ce plan, avec une trame à 30 degrés par rapport à l’axe du Mistral et à celui de la Tramontane, pour que ces deux vents soient contrés et que le piéton ne les sente pas.
C’est la genèse de ce projet et c’est ce qui a permis à la ville de se développer.
Il construit également un front de mer pour se protéger du vent de mer, qui brûle la végétation et qu’il faut donc contrôler. Ce sont des expérimentations qui visent à ce que toute la forêt qui à l’arrière se développe.
Il appelle cette coupe « peignée ». Cela veut dire que grâce aux pyramides le vent va tourbillonner, les pyramides protègent au maximum au sol et offrent, au-dessus le maximum de terrasses.
Balladur s’intéresse plus à la forme qu’à l’usage, mais propose de grandes terrasses, en revanche, les appartements sont petits.
Il a fait un voyage au Mexique et a été inspiré par les pyramides aztèques. Mais c’est surtout Niemeyer au Brésil qui l’inspire.
3 Le port avant tout
Cette image montre les débuts, les prémices, “ le port avant tout ”, un port de 2 000 anneaux.
Le port est une valeur attractive parce que tout le monde veut un petit appartement et un voilier. 2 millions de mètres cubes de terre sont amenés pour surélever de 2 mètres les marécages et rendre fertile le reste et la pinède.
On voit ici les premiers tracés : voiries principales, voiries secondaires, et à la fin tous les chemins piétons et paysagers qui créent une vraie valeur.
4 Une confrontation du béton et de la ville verte
Un cahier des plantations est mis en place par Pierre Pillet.
Les premières plantations interviennent assez vite, et des espèces déjà grandes sont amenées en ville. C’est ce qui crée le paysage que nous retrouvons aujourd’hui.
Aujourd’hui, tous les chemins, toutes les venelles, sont à l’ombre et on peut aller à la plage à l’ombre ; même les voitures sont à l’ombre.
On a une confrontation entre le béton, cette grande idée du béton de La Défense qui se développe à ce moment-là, et la ville verte classée au patrimoine du 20ème siècle aujourd’hui3.
Jean Balladur veut créer une rupture avec les grands ensembles, qui sont des sortes de grandes valises, avec des grues sur rails qui permettent d’allonger les constructions et de fabriquer très vite sans prendre en compte le paysage.
Il explique qu’il y a plus de valeur à faire un urbanisme dans un lieu qui n’a pas beaucoup de caractère, comme la côte Languedocienne, ou comme Versailles bâti sur une plaine qui n’avait aucun intérêt, valorisée avec un grand jardin à la française, ses fontaines, etc.
5 Courbes et symboles
À regarder les campagnes de vente, on comprend très vite dans quelle idée des années 60 se trouve l’univers de Jean Balladur. Un univers tout en courbes, un nouveau monde, un nouveau mode de vivre et d’habiter, avec les premières pyramides, le port et ses grands réseaux. La route mène presque directement sur le bateau, cela va être le sujet majeur de l’espace public.
Les symboles sont très présents. Jean Balladur fait appel aux astres, à la végétation, il y a des monstres, tout un univers. 50 artistes travaillent à exprimer l’idée d’une nouvelle civilisation, d’une ville nouvelle qui serait pour des Martiens.
Ici, c’est le quartier du Levant en haut qui représente d’après lui le quartier “ mâle ” et au sud, en bas de l’écran, le quartier du Couchant qui serait des formes féminines d’après lui.
Voici les premières images du port, très simple, le petit appartement, le bateau, la voiture, tout le monde dans l’espace public. Ce sont de très belles cartes postales de l’époque, on y aperçoit les prémices de végétation, et les voitures qui commencent à arriver sur le port.
On est dans une œuvre totale, sans rapport à son territoire, à son passé, à un artisanat. On pourrait être un peu n’importe où dans le monde.
C’est quelque chose de complètement nouveau, donc chaque mobilier urbain est dessiné, même le feu rouge a été créé pour la ville, la moindre bordure de trottoirs.
Les équipements arrivent après, parce que La Grande Motte, ce sont 100 000 habitants en été et seulement 10 000 à l’année (au départ 5 000). Les gens ont fini par se dire « En fait, il n’y a pas de poissonnier, il n’y a pas de mairie, il n’y a pas de poste, etc. »
Des personnes qui venaient initialement en vacances se sont dit « Si on vivait là ? » et se sont installés. Sont donc arrivés une église, un palais des congrès, un casino, une mairie qu’on voit sur l’image.
Le port a pris toute sa dimension, entouré de commerces et attirant également les automobiles.
6 Le concours de 2017
L’objet de la compétition était de lier le quartier ouest et le quartier est avec une grande promenade et une requalification de l’espace public.
Voici les premières images, avec des points axés sur la rencontre et la re-création de places de rencontre. On a réglé un plan de plantation en le dosant avec les espaces de parking, qui étaient dans le programme, et des espaces piétons.
Nous avons livré la première partie, et nous sommes en train de livrer la seconde, puis nous allons livrer toute l’Esplanade Baumelle en 2028.
Sur cet “ avant-après ”, où l’on voit, aujourd’hui, beaucoup de voitures, on crée une vraie place d’entrée de ville et on requalifie tous les commerces qui sont en bas des tours et se livrent une une compétition à qui aura le store le plus fluo.
Nous voulons montrer qu’on a la capacité d’accueillir des événements, parce que La Grande Motte vit du Salon du nautisme, du salon du design, du salon des peintres, et que c’est une ville qui propose énormément de choses pour les habitants. C’est une station balnéaire où il y a toujours un pot, un prétexte pour accueillir les nouveaux estivants, la fin de saison, le début de saison, etc.
Voici une capacité d’usage en coupe.
7 Ramener la pinède
Nous essayons de “ ramener la pinède ”. Sur les photos, c’est le début des plantations, il y a encore des tuteurs, mais la première strate sur la mer est une strate basse qui protège le reste. Les tamaris offrent une barrière de protection pour permettre le développement de la végétation près des immeubles.
On a une grande promenade doublée de végétation avec des espaces pour s’arrêter et regarder le port. Elle est à usage mixte, et accueille donc les vélos, les trottinettes. Nous avons essayé de l’ouvrir au maximum en suivant la trame sur la mer et sur le port.
Voici également des “ avant/après ” des commerces au pied des pyramides. La charte commerciale permet de suivre les envies et les besoins de chaque commerçant et de dire « voilà, vous avez besoin de combien de tables, de chaises, etc. », puis de leur créer des extensions commerciales qui soient sobres et qui soient assez normées. Il y a aussi tout un travail de nivellement.
Nous avons repris les textures de béton de Jean Balladur pour les appliquer, les moderniser, sur une trame de 120 par 120 qu’on décline en jouant sur les granulométries avec des bétons coulés en place, grenaillés, balayés pour donner une aspérité au sol, et que cela ne soit pas juste des dalles. La trame se resserre dans les espaces où on peut s’asseoir, et elle s’élargit quand on déambule un peu plus vite.
Les ombrières, le cahier des plantations, les alignements, nous permettent de recréer un rapport à échelle humaine en bas de ces pyramides qui peuvent paraître assez imposantes.
Aujourd’hui la végétation commence juste à prendre.
Nous nous sommes prêtés au jeu aussi de continuer cette aventure de design avec des objets créés sur mesure pour La Grande Motte.
On s’est inspiré de la forme des fenêtres pour créer un abat-jour et aussi rappeler, apporter une échelle plus humaine que les mâts de bateau et que tous ces grands pins, et dire qu’on peut s’asseoir et presque allumer une lampe de chevet et recharger un téléphone.
C’est notre agence qui a créé ces éléments, dont une ombrière aussi avec des couleurs assez folkloriques, mais c’est une structure qu’on peut changer. On peut également y fixer une grande toile blanche, et cela rappelle les fenêtres et les ondulations des immeubles.
Voilà des jeux pour enfants qui rappellent aussi les courbes des immeubles.
8 Construire en réinterprétant l’architecture
Comment ré-interpréter l’architecture ?
Il y a aujourd’hui une zone industrielle, une zone de fabrication de bateaux, et le concours intégrait aussi la création de 500 logements.
Comment créer 500 logements dans l’univers de Jean Balladur ?
En regardant la skyline on a remarqué qu’il y avait un vide entre le couchant et le levant à côté de cette grande pyramide. Nous nous sommes dit : pourquoi ne ferait-on pas une autre motte, une “ lentille ” qui permettrait à cet endroit de mettre quelques immeubles de logements ?
Voici les fiches de lot que nous avons créées.
Nous avons travaillé avec un logiciel en rentrant toutes les données, le vent, le soleil, l’exposition, le nombre d’espaces extérieurs, avec des curseurs. Et il nous a créé des formes.
On joue ensuite avec ces formes, en intégrant, évidemment, les caractères voulus par Jean Balladur.
Entre les immeubles, nous créons une grande transversale abritée du vent, verte et piétonne.
Voici une esquisse.
Pour chaque fiche de lot,des concours seront lancés à destination de promoteurs et d’architectes, avec un très grand intérêt de leur part.
Voici, hors du centre-ville-port,quelques exemples d’architecture balnéaire qui réinterprètent le code de Jean Balladur.
9 Une valeur qui repose sur la végétation
La valeur de cette ville, c’est la végétation.
Sur cette image, ce sont peut-être des pionniers qui ont acheté sur plan, dans du sable, une tour en béton, et qui, depuis vivent à l’ombre.
Aujourd’hui, les pyramides émergent de la canopée. Et puis un jour, peut-être que tout cela va disparaître dans la végétation.
Merci.
Notes de bas de page
La mission interministérielle d’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon, aussi appelée mission Racine du nom de son président Pierre Racine, est une structure administrative française créée en 1963 pour conduire de grands travaux d’infrastructure en vue de développer le littoral de la Méditerranée dans les départements du Gard, de l’Hérault, de l’Aude et des Pyrénées-Orientales, dans l’ancienne région du Languedoc-Roussillon.↩︎
L’architecte Jean Balladur 1924 - 2002↩︎
La Grande Motte a obtenu le 19 janvier 2010 le label « Patrimoine du XXe siècle », attribué par le ministère de la Culture et de la Communication.↩︎
Réutilisation
Citation
@inproceedings{leclercq2025,
author = {Leclercq, Pierre-Louis},
publisher = {Sciences Po Rennes \& Villes Vivantes},
title = {La Grande Motte, de nouveau à la mode 60 ans plus tard},
date = {2025-09-18},
url = {https://papers.organiccities.co/la-grande-motte-de-nouveau-a-la-mode-60-ans-plus-tard.html},
langid = {fr}
}