1 Au cœur de l’injustice
David Miet, lors d’un précédent échange, avait montré une affiche à Rosny-sous-Bois, où le maire se faisait fort de refuser tous les permis de construire. Rosny-sous-Bois, c’est une nouvelle station de métro sur la ligne 11, une composante du Grand Paris Express, avec ses investissements massifs dans l’offre de transport public de masse en Île-de-France.
Cela coûte des dizaines de milliards — il y a eu des emprunts garantis par l’État, un système qui a ses mérites, d’ailleurs — mais ce sont quand même les Franciliens qui vont payer l’essentiel. Ce maire représente 46 000 habitants, dans une aire urbaine qui comprend plus de 13 millions d’habitants. Il a un pouvoir de nuisance complètement disproportionné. Il n’accepte pas l’argent qui a permis la construction d’une station de métro, mais il dit : « Moi je veux qu’on reste un village, je ne veux pas qu’on augmente la densité. »
On est ici au cœur de l’injustice spatiale. La justice, c’est la grande question politique dans une république démocratique, et l’injustice vient dans ce cas de ce qu’on pourrait appeler l’immanence, c’est-à-dire que de structures qui sont plus petites que celles qui sont en jeu, avec un pouvoir de configuration très fort, en l’occurrence un pouvoir de nuisance.
On touche ici à l’histoire longue de l’Île-de-France, avec la fragmentation des pouvoirs communaux. À partir de 1860, on n’a plus pu mettre en relation la réalité de l’aire urbaine, de l’agglomération, et l’architecture politique. Avec une multitude de micro-pouvoirs, on a tué le peuple parisien en le pulvérisant.
Cela me fait penser à ce poème de Bertolt Brecht, après l’insurrection de 19531, où le parti communiste disait « Le peuple a perdu la confiance du parti », et Brecht disait « Le mieux c’est de changer le peuple. » Eh bien, en France, c’est possible, tout particulièrement dans les grandes aires urbaines, où il y a une multitude de communes qui fabriquent chacune leur peuple pour se maintenir au pouvoir.
2 “ I want my money back ”
Dans le Pays Basque, il y a une communauté d’agglomération inédite, plus grande que les aires urbaines locales. Les instruments existent pour lancer le projet suivant : « Nous habitants, répartissons de façon harmonieuse, cohérente, la population qui est là, et qui va être là dans la période à venir, en discutant tous ensemble. »
Cela dit, le plus souvent, les intercommunalités ne sont pas des structures complètement démocratiques, car, sauf à Lyon, elles fonctionnent avec démocratie indirecte, donc avec beaucoup d’inconvénients.
A Paris, on n’a fait que rajouter des feuilles au millefeuille. La Métropole du Grand Paris (MGP)est peut-être la caricature épurée du malheur politico-géographique, qui nous permet de voir tout ce qui ne marche pas : cette métropole a des pouvoirs d’urbanisme, alors que les pouvoirs de mobilité sont à Île-de-France Mobilités, donc la région Île-de-France. Comment est-ce possible ? En outre, la MGP s’est donné des règles telles qu’il n’y a pas de véritable mise en commun des finances, puisque, au bout du compte, chaque commune récupère l’argent qu’elle a mis. C’est “ I want my money back ” de Thatcher2, tous les jours dans la Métropole du Grand Paris.
3 Densité et NIMBY un débat privé de lieu
Ici et dans le débat public en général, il est souvent question de densité. On voit bien qu’il y a un problème en France : on a besoin de produire du logement, et on n’y arrive pas, parce qu’il y a des mouvements d’opposition, du type NIMBY (Not In My Backyard), pour résumer, mais on pourrait même plutôt évoquer le malthusianisme en général, parce que c’est même pas seulement “ in my backyard ”, c’est tout autour de moi : “ Je ne veux pas qu’il y ait plus de gens qu’il n’y en a, parce que j’aime le calme ”.
C’est un phénomène qui est particulièrement marqué en France. Il existe dans d’autres pays, mais il n’est pas universel, il ne faut pas le généraliser. Il y a des pays où on aime beaucoup la densité, notamment les pays qui ont eu une tradition de forte densité rurale, comme l’Asie orientale.
Les centres de Sydney ou de Vancouver, ont été en partie sauvés par le fait qu’il y avait des immigrants, notamment venus de Hong Kong, mais aussi de Chine, ainsi que des étudiants asiatiques, qui, amoureux de la densité, ont convaincu les locaux qu’un quartier vivant, avec des immeubles, des boutiques, des restaurants, des cinémas, ce n’était pas moins bien qu’une nappe pavillonnaire tranquille et uniforme.
Avec la densité, on a un débat à l’échelle mondiale du monde urbain, et l’issue de cette controverse hautement politique reste indécise. Comme vous le savez, la réduction des émissions de CO2 est particulièrement lente en matière de mobilité, comme pour l’agriculture. Dans les deux cas, on a un choc entre des modèles d’habiter et de produire qui sont antinomiques. Ce n’est pas grave, en soi. La vie politique permet de traiter des conflits avec des dispositifs suffisamment malins pour que cela ne dégénère pas en guerre civile, ou en opposition ingérable. Le problème vient plutôt que, dans les aires urbaines, on n’ait pas de lieu où on puisse en discuter. On se contente de l’intergouvernemental, on s’arrange, ça se passe dans les couloirs, et finalement, la société locale est privée de ce débat, alors qu’il est essentiel.
L’absence de scène politique lisible et démocratique se traduit par des mesures unilatérales. À Paris, Anne Hidalgo avait sans doute raison de vouloir piétonniser les berges de la Seine, mais elle l’a fait de façon autoritaire, en ne discutant pas avec les habitants concernés, qui n’étaient pas tous des résidents de Paris intramuros… On peut lui reconnaître qu’il n’y avait pas de structure claire pour cela, mais elle aurait pu l’inventer, justement. Elle aurait pu de sa propre initiative organiser, par exemple, des réunions non décisionnelles avec une représentation de l’ensemble des habitants d’Île-de-France, c’est-à-dire les gens de la banlieue et du périurbain qui aimeraient bien venir en voiture jusqu’au centre de Paris et les résidents ou les autres habitants de Paris qui n’ont pas envie que des voitures les encombrent, les polluent. Il y avait moyen, et il y a toujours moyen de le faire, mais pour ça, il faut la bonne échelle.
Que pouvons-nous retenir pour la Côte Ouest ? Villes Vivantes est un lieu de production d’idées incroyablement riche, innovant, les bonnes idées y fusent et je crois que c’est un atout pour imaginer, fabriquer des lieux de débat à différentes échelles. Et cela se pose à l’intérieur de chaque ville existante.
Une des idées de Villes Vivantes, c’est de combler les vides, par exemple, entre Bordeaux et Arcachon ou entre Rennes et Saint-Malo. Je suis prêt à me convertir à toutes les religions pour qu’ils ne choisissent pas de proposer des villes nouvelles. On a vu ce que sont les villes nouvelles, en particulier ce projet absurde entre Sacramento et San Francisco, Les New Towns anglaises et les villes nouvelles françaises sont tout sauf convaincantes, Chandigarh, Brasilia et Naypyidaw pas davantage. Il y a peut-être d’autres solutions, mais pourquoi ne pas, justement, attendre des citoyens qu’ils proposent des solutions ?
L’’urbanisme prospectif, l’urbanisme en général ne peut plus venir seulement d’en haut. Un urbaniste, aujourd’hui, c’est un acteur fondamentalement politique, quelqu’un qui essaie de mettre en musique des attentes politiques qui ne sont pas seulement celles venant de différents groupes d’intérêts ; ce sont aussi les désirs que chacun, chaque individu peut avoir sur l’ensemble de la société urbaine, puisqu’en fait, il la pratique. Donc, ce n’est pas juste ma petite rue, mon petit lotissement, c’est comment je me déplace, comment je me nourris de tous les lieux de ma ville et de mon territoire, comment j’y cohabite avec les autres, comment je fais de cet espace un personnage central de ma vie personnelle.
Les citoyens habitants, ce sont des gens extrêmement précieux, et quand on ne les écoute pas — il y a encore quelques temps, beaucoup d’élus pensaient qu’on perdait du temps à les écouter —c’est là qu’on perd du temps. Ils ont maintenant trouvé des moyens de se faire entendre, notamment en utilisant la justice judiciaire. À les écouter, on gagne du temps.
Pourquoi Villes Vivantes ne lancerait pas des projets impliquant les habitants, actuels et à venir, très en amont, pas seulement en testant un projet déjà ficelé, mais en leur disant, par exemple : « Si on voulait augmenter la population — sans obliger les gens à coucher sous les ponts ou dans des campings — comment on ferait ? Qu’est-ce que vous feriez ? »
Et l’expérience d’observation que j’ai eue dans les conventions citoyennes m’a montré à quel point les individus-citoyens sont productifs, car ils s’écoutent. Vous avez déjà vu les questions orales le mercredi à l’Assemblée nationale ? C’est exactement le contraire.
Notes de bas de page
Bertolt Brecht - “ Die Lösung ” - La solution, 1953 “ Wäre es da Nict doch einfacher, die Regierung Löste das Volk auf und Wälte ein anderes ? ” - “ Ne serait-il pas plus simple alors que le gouvernement dissolve le peuple et en élise un autre ? ”↩︎
Margaret Thatcher - “ I want my money back ” Dublin, vendredi 30 novembre 1979↩︎
Réutilisation
Citation
@inproceedings{lévy2025,
author = {Lévy, Jacques},
publisher = {Sciences Po Rennes \& Villes Vivantes},
title = {Paris, Côte Ouest : quelle démocratie pour des espaces en
mouvement\,?},
date = {2025-09-18},
url = {https://papers.organiccities.co/paris-cote-ouest-quelle-democratie-pour-des-espaces-en-mouvement.html},
langid = {fr}
}