Peut-on encore viser l’attractivité touristique ?

Retranscription de la conférence du 19 septembre 2025 à Sciences Po Rennes
Colloque Organic Cities II

Auteur
Affiliation

Tourisme Bretagne

Date de publication

19 septembre 2025

Modifié

5 janvier 2026

Merci, bonjour à tous.

Quand on me pose la question : « Faut-il encore viser l’attractivité touristique ?  », je suis un peu interpellée.

C’est une vaste question, on ne va pas forcément avoir la même réponse, mais déjà, pourquoi est-ce qu’on se pose cette question ?

1 L’attractivité, un tabou ?

Il y a dix ans, tous les territoires étaient en train de se créer une marque d’attractivité. Il fallait que tout le monde ait sa marque d’attractivité. La marque Bretagne, Normandie, Alsace, tout le monde a sorti sa marque d’attractivité et était très fier de porter les couleurs de son territoire.

L’attractivité ce n’est pas que le tourisme, cela en fait partie, mais l’attractivité, c’est aussi faire venir des gens sur son territoire, des entreprises, créer de l’emploi, rajeunir sa population, si on parle de la Bretagne par exemple. Donc l’attractivité c’est un sens très large, et on s’est tous dotés de marques d’attractivité entre ces 10 et 15 dernières années.

Et aujourd’hui… l’attractivité c’est devenu le mot tabou, on ne peut plus en parler. C’est le mal de faire venir des gens. Alors que, malgré tout, l’attractivité continue de se faire, et heureusement pour nos territoires, sinon demain, il n’y a plus d’école, il n’y a plus de services, il n’y a plus de commerce et la population résidente, forcément, en pâtit sérieusement. Donc c’est vrai que cette question m’interpelle.

Est-ce que vous connaissez le point commun entre Barcelone et la Bretagne ? J’ai un scoop, ce n’est pas le soleil. Elles commencent par un “ B ”, mais surtout, c’est le nombre de touristes accueillis. En Bretagne on accueille 17 millions de touristes à l’année, et Barcelone accueille 17 millions de touristes à l’année. Je vous laisse réfléchir par rapport à la superficie, etc., etc.

Donc quand on parle de surtourisme en Bretagne, comme c’est régulièrement le cas… Au printemps 2024 nous avions fait le compte, on a eu plus de 400 articles sur le surtourisme annoncé en Bretagne sur la saison 2024. 400 articles dans la presse. On a fait -6% de nuitées en 2024 sur la saison. On l’a bien vécu, surtout avec la magnifique météo qu’on a eue, c’était génial.

Ce concept de surtourisme, on en a parlé, est devenu à la mode assez récemment. On en parlait un peu avant Covid, on en a surtout beaucoup parlé après Covid, et pendant le Covid il fallait sauver le soldat tourisme.

On a mis des plans économiques, on a mis plein de mesures pour sauver l’activité économique touristique. Et du jour au lendemain on a basculé dans “ Le tourisme, c’est le mal ”. Et c’est vraiment ça, il y a même des réflexions pour changer le vocabulaire autour du tourisme et des touristes. C’est devenu un concept complètement péjoratif.

Et d’un autre côté on a toutes les injonctions paradoxales de se dire : « Il faut qu’il y ait plus de Français à partir en vacances  ». Mais s’ils partent en vacances ils deviennent “ touristes ”. Donc à un moment il faut savoir où l’on place le curseur. Et est-ce qu’on peut toujours viser l’attractivité touristique, est-ce qu’on peut toujours en avoir besoin ? Oui.

Oui aussi parce que le tourisme, et même le tourisme durable, c’est avant tout une économie. Parce que dans le tourisme durable on a toujours ces trois piliers :

  1. L’environnement, bien sûr qu’il faut préserver ;
  2. Le social, cette altérité que fait le tourisme et qui est extrêmement nécessaire surtout dans nos sociétés aujourd’hui.
  3. Et puis cela reste un pilier économique majeur. 8% du PIB régional. En national on est à 7%. On est sur une économie majeure. Ce sont, dans la région, 80 000 emplois soutenus par l’activité touristique. Pas tous de qualité, mais qui sont présents.

Ce sont également tous les emplois indirects et toutes les retombées économiques indirectes. Dans un territoire touristique, il y a globalement deux fois et demi plus de services proposés aux habitants à l’année que dans un secteur non touristique. Donc l’apport de l’activité touristique est important.

2 Un surtourisme démenti par les faits

Si on regarde cette courbe, quand on parle de l’explosion de la fréquentation touristique en Bretagne, c’est un mythe. Vous avez ici l’évolution des nuitées touristiques au cours des 23 dernières années dans la région. Cela fait plus de 20 ans qu’on a la même fréquentation touristique en Bretagne.

Figure 1

Source : Méthode des Flux - BET F. Marchand

Vous avez des petits pics, la canicule de 2003. Vous avez “ l’effondrement ” des années Covid. Vous avez le “ revenge tourism post Covid ” qui a refait un petit pic. Et puis on revient au plateau. On a fait -6% en 2024, on fait -1% cette saisonannée. On va retrouver exactement le plateau qu’on avait pré-Covid. Donc l’explosion de la fréquentation touristique en Bretagne, c’est un mythe. On en parle beaucoup. La Bretagne, première région touristique de France à quatre départements, “ Ce n’est pas possible. Mathématiquement, ingérable ”. Mais ce sont des discours qui sont très bien faits, que l’on entend très régulièrement.

Ce qu’il faut avoir en tête, c’est que quand on parle d’augmentation de la fréquentation en Bretagne, il y a beaucoup de choses qui jouent. Quand vous regardez un site donné, peu importe lequel, vous avez différents profils de personnes présentes sur ce site.

Figure 2

Source : Flux Vision Tourisme - Orange Business Services

Avant tout, vous avez les habitants, les résidents. Ils sont là, c’est leur lieu d’habitation, c’est leur lieu de travail. Ils consomment le territoire dans lequel ils vivent. C’est tout à fait normal. Il faut savoir qu’en Bretagne, on a gagné 450 000 habitants en 20 ans. Cela commence à se sentir. Avec un besoin de logements, on en a déjà parlé tout à l’heure, qui croît beaucoup plus vite que l’augmentation en nombre d’habitants. Donc forcément, ces personnes sont présentes sur le territoire.

Le deuxième public que l’on va rencontrer, ce sont les excursionnistes. Les “ excursionnistes ” sont les habitants du territoire qui vont aller se promener à la journée, sans forcément générer de la nuitée. Ils vont consommer à peu près les mêmes services que les touristes. Ils vont prendre leur voiture pour aller sur un site, ils vont visiter le site, ils vont potentiellement manger au restaurant, faire une activité de loisir, rentrer chez eux, sans générer de nuitée. Ces excursionnistes, ce sont les voisins, plus ou moins lointains, de la commune d’à côté ou de 50 km, 100 km au plus loin, puisque ce sont des déplacements à la journée. Ce sont des voisins, Bretons essentiellement, qui peuvent venir pour des motifs de loisir, parce qu’il y a des services qui se trouvent là, parce qu’il y a des commerces, et donc ils vont venir faire leurs courses, se promener, consommer le territoire. Mais ces voisins, on ne les connaît pas, et, tout de suite, c’est “ l’autre ”. “ L’autre ” qui vient chez nous, nous propriétaires du territoire, et forcément des services, du supermarché qui nous concernent.

Comme la population bretonne augmente, forcément, le volume d’excursionnistes, mécaniquement, augmente, d’autant plus que c’est un comportement, aller se promener, qui tend à augmenter aussi. On voit bien, dès qu’il fait beau, là encore, la question de la météo revient, et de la saisonnalité, dès qu’on a un peu de temps, les jours fériés, les ponts, on va tous aller faire un tour. Faire un tour, cela veut dire faire l’excursionniste, et donc générer de la présence dans le territoire. Pour information, en 2024, 84 millions d’excursions ont été réalisées par les Bretons en Bretagne. 84 millions. Il y a 3,4 millions d’habitants en Bretagne. Je vous laisse faire le calcul. C’est un phénomène qui est extrêmement important.

Le troisième public que l’on va trouver, ce sont nos touristes, nos pauvres touristes maltraités et régulièrement montrés du doigt, qui au final, quand vous regardez ce graphique, représentent une toute petite couche, tout au long de l’année. Mais ce sont eux qu’on va pointer du doigt, parce qu’ils sont perçus comme “ l’autre ”, qui va venir nous envahir. Mais leur présence reste marginale.

Face aux pics de fréquentation, pas forcément touristiques, on ne va pas pouvoir gérer de la même façon selon la cible que l’on va avoir. Le résident est là, il consomme son territoire, c’est normal, on ne peut rien y faire. L’excursionniste, n’est pas loin, on peut peut-être l’inviter à ne pas venir au moment où tous les autres viennent.

Mais les touristes, les masses de touristes qui nous “ envahissent ”, ont une semaine de vacances, 15 jours au mieux pour certains. Ils viennent voir les lieux emblématiques de notre territoire, comme Jean Pinard le disait avec le Pont d’Arc, c’est un incontournable. On ne va pas pouvoir dire : « Bah non, t’es venu en Bretagne pour aller à la Pointe du Raz, bah non, il y a trop de monde, tu ne vas pas à la Pointe du Raz. » Vous partez une semaine en Égypte, si vous voulez voir les pyramides, on a beau vous dire « Il y a du monde », vous allez quand même y aller parce que vous avez payé votre billet d’avion et votre séjour en Égypte pour aller voir les pyramides.

Donc c’est impossible de dire au touriste : « Bah non, t’as pas le droit d’aller voir les incontournables ». C’est nécessaire pour lui, ça fait partie de ses vacances, il est venu pour cela.

Et c’est là où il faut vraiment être prudent et ne pas stigmatiser un public en particulier, parce que la fréquentation dans son ensemble, et l’attractivité d’un territoire, passent par différents publics, et donc différentes réponses.

3 Une saisonnalité incontournable

Et puis il y a cette question de saisonnalité qui est extrêmement marquée mais elle est globalement la même qu’on soit touriste et excursionniste.

C’est cet agrégat de population aux mêmes dates qui va régulièrement poser problème.

Alors désaisonnaliser, moi cela fait plus de 20 ans que je suis au Comité Régional du Tourisme), cela fait 20 ans qu’on me parle du tourisme des 4 saisons, de la dessaisonalisation… La seule chose qui a bougé c’est quand les vacances de la Toussaint sont passées d’une semaine à 15 jours. Voilà, c’est la seule chose qui a bougé.

Et pourtant on y va tous, les uns les autres, de nos campagnes de communication, de nos campagnes d’attractivité, pour faire venir des gens hors saison. Mais les gens, hors saison, travaillent, les enfants ont l’école, donc on ne part pas en vacances.

Et d’ailleurs tous les ans, la lecture du calendrier des ponts de l’avant-saison nous permet de prédire la saison touristique. “ On a 4 ponts au mois de mai, ça devrait être un bon mois de mai. Ah le pont de la Pentecôte est en juin, donc mai sera moins bon que l’année dernière, mais juin sera meilleur ”. Ce n’est pas parce qu’il y a plus de fréquentation, ce sont des effets mécaniques de calendrier. C’est pour cela que la saisonnalité est vraiment importante.

Figure 3

Source : Flux Vision Tourisme - Orange Business Services

4 Une répartition hétérogène de l’offre

L’autre sujet important, c’est l’offre. L’offre, c’est ce qui va driver le tourisme. On part quelque part où on peut se loger, alors, forcément il y a tous les séjours chez les parents et amis, ou en résidence secondaire, mais dès qu’on sort de ce type de séjour, il nous faut forcément un point de chute, un hébergement, de la capacité de restauration, et des choses à voir, à faire.

Si on n’a pas ce triptyque-là, très vite, cela devient compliqué de partir en vacances.

Et donc le tourisme est une économie de l’offre, et aujourd’hui, l’offre, on l’a déjà dit, est très hétérogène dans le territoire. En Bretagne, cela fait 20 ans qu’on est sur du 80-20 littoral/intérieur, c’est comme ça. Là encore, la seule chose qui a bougé, c’est quand il y a eu une politique publique de structuration du tourisme autour du canal de Nantes à Brest. On est passé de 85-15 à 80-20. Ça a bougé. Malgré tout, l’offre reste littorale.

Figure 4

Source : Reflet 2022 - Tourisme Bretagne et ses partenaires

Tout cela pour vous expliquer pourquoi c’est compliqué de pointer du doigt une fréquentation, un profil particulier.

Nous sommes très vigilants, aujourd’hui, avant tout, à la satisfaction des habitants, des résidents, parce qu’on sait très bien que ce sont les premiers hôtes du territoire : par l’accueil de parents et amis, en tant que résidents secondaires, puisque plus de la moitié des résidents secondaires en Bretagne sont détenus par des Bretons, et puis aussi via la mise en location sur Airbnb de leur logement. Ce sont quand même des acteurs majeurs du tourisme. Ce sont aussi quasiment nos premiers touristes dans la région, et puis ce sont nos premiers excursionnistes, qui soutiennent complètement l’économie touristique locale.

On a aujourd’hui une population qui soutient globalement le développement touristique de la région. Une enquête qui a été réalisée au début d’année, près de 3 000 Bretons ont été interrogés. Vous voyez qu’il n’y a pas de rejet global du tourisme, et parmi ceux qui le rejettent, qui se plaignent du développement touristique de la Bretagne, il y en a une partie qui en plus souligne que c’est parce qu’ils n’ont pas assez de touristes chez eux.

Figure 5

Source : Acceptabilité du tourisme par les Bretons 2025 - Tourisme Bretagne

Les Bretons sont clairement très conscients de la situation.

Oui, il y a des nuisances qui sont ressenties ressorties avec le tourisme. C’est essentiellement à certaines périodes de l’année, et pour certains lieux. Les notions de nuisance sont liées essentiellement à des problématiques d’aménagement. Ce qui pose problème c’est qu’on ne peut plus se garer et qu’il y a des bouchons sur les routes. Et donc on reprend l’exemple du début de cette table ronde, c’est que forcément quand il y a 50 personnes qui veulent se garer sur un parking qui contient 10 places, il y a un bouchon. Waouh, scoop ! C’est un problème d’aménagement des sites.

Figure 6

Source : Acceptabilité du tourisme par les Bretons 2025 - Tourisme Bretagne

“ Il y a des sites en Bretagne qui sont complètement saturés, il faut arrêter de les promouvoir ”. Non, ils ne sont pas saturés. Quand on y va, on peut se promener, on est loin d’avoir les phénomènes qu’on peut constater quand on a des couloirs, des foules en montagne comme les images de tout à l’heure, ou les images truquées sur le Vallon-Pont-D’arc.

Donc, soyons raisonnables, aujourd’hui les grosses problématiques de surtourisme en Bretagne sont plutôt des problématiques problèmes emblématiques d’aménagement.

5 La Bretagne continue à cultiver son attractivité

On continue de travailler l’attractivité touristique en Bretagne, parce que l’on est face à une économie touristique majeure pour la région et qu’on ne peut pas se permettre d’abandonner 8% de notre PIB.

Figure 7

Source : Acceptabilité du tourisme par les Bretons 2025 - Tourisme Bretagne

Parce qu’on a beau dire que le tourisme est une économie non délocalisable, ça reste juste un mythe, en fin de compte, vu la concurrence mondiale des destinations, le tourisme est complètement délocalisable.

Si demain notre offre se dégrade, si demain il y a un rejet massif du tourisme en Bretagne, les touristes iront ailleurs. Et encore nous avons cette chance d’avoir cette casquette Bretagne, cette identité qui fait que l’on porte une attractivité forte. Malgré tout, nous sommes très vigilants sur ce volet-là.

Donc nous allons travailler, sur la qualité de l’offre, sur la qualité de l’accueil aussi, pour ne pas faire de la Bretagne un grand Disneyland. Parce que quand on vient en Bretagne, on vient pour y vivre des expériences qui sont bretonnes et on cherche vraiment à valoriser cette identité régionale dans tout ce qu’on va pouvoir mettre en avant.

On va être extrêmement vigilants quant aux sites que nous allons promouvoir. Par exemple, on ne va pas promouvoir les îles en plein mois d’août. Il y a du monde sur les îles, il y a déjà beaucoup de monde. Il y a des problématiques d’accessibilité à l’eau, de gestion des déchets, etc. On le sait, donc on est très prudents. Mais renvoyer les touristes sur des sites qui ne sont pas aménagés pour cela, ce n’est pas non plus la solution, dans le sens où on va avoir une dégradation beaucoup plus rapide de notre environnement et puis on va avoir très vite une insatisfaction qui va se manifester parce que les équipements ne sont pas prêts à accueillir.

On va également travailler à promouvoir notre destination à d’autres périodes de l’année.

Figure 8

Voici la dernière campagne portée par Tourisme Bretagne.

L’idée c’est vraiment d’ancrer le tourisme de la région dans nos valeurs, de montrer qu’en Bretagne, on vient vivre quelque chose de purement breton, on ne vient pas chercher le grand beau soleil toute l’année. Ce n’est pas comme cela que ça fonctionne chez nous. On vient chercher autre chose, quelque chose de vrai, quelque chose de sincère. Et c’est ce qu’on va vraiment pousser à travers nos valeurs, notre culture, notre patrimoine, et les Bretons et les Bretonnes aussi, qui sont les principaux hôtes.

Pour répondre à la question qui m’était posée, oui, l’attractivité est toujours extrêmement importante. Mais comme tout, c’est une question d’équilibre, de curseur, et il faut juste le placer au bon endroit.

Merci.

Figure 9

Réutilisation

Citation

BibTeX
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Veuillez citer ce travail comme suit :
Viscart, J. (2025, September 19). Peut-on encore viser l’attractivité touristique ? Organic Cities II, Rennes. Sciences Po Rennes & Villes Vivantes. https://papers.organiccities.co/peut-on-encore-viser-l-attractivite-touristique.html