Qu’est-ce qu’un territoire anti-fragile ?

Retranscription de la conférence du 18 septembre 2025 au Couvent des Jacobins (Rennes )
Colloque Organic Cities II

Auteur
Affiliation

Public(s)

Date de publication

18 septembre 2025

Modifié

5 janvier 2026

1 Le double défi de l’urbanisme

Qu’est-ce qu’un territoire antifragile ? Quand j’ai commencé l’urbanisme il y a 30 ans, les problématiques majeures qu’on rencontrait lorsqu’on élaborait des documents de planification, des Plans d’Occupation des Sols (POS), c’étaient des problématiques de capacité et de réceptivité. Le territoire était un substrat, et on ne se préoccupait pas de grand-chose d’autre.

Puis au milieu des années 2000, il y a eu un pivotement autour de la soutenabilité des projets, et, depuis quelques années, au gré des chocs, émerge la question de la viabilité des territoires et des conditions pour la conserver. En termes d’état d’esprit, de préoccupations, en une génération et demie, tout a changé.

Aujourd’hui, l’aménagement du territoire et l’urbanisme sont mis au défi des crises climatiques et écologiques et des mutations économiques, sociales et territoriales, et on est confronté à cet enjeu de viabilité qui n’est pas seulement le caractère de ce qui peut vivre, comme ça peut être parfois évoqué, mais ce qui peut se développer. On n’oppose pas la conservation et le développement.

Je ne vais pas vous faire l’énumération de l’ensemble des crises qui nous traversent, mais elles ne sont pas seulement territoriales, environnementales, elles sont aussi beaucoup sociétales. Cela a été évoqué notamment sur les questions de logement, d’activité économique, tout est remis en cause : l’organisation du travail, notre façon de nous loger, de nous déplacer…

Ce qui impose de préserver les écosystèmes, les ressources, les personnes, les biens (c’est-à-dire conserver leur capacité à être assurés, par exemple) et dans un dessin commun qui soit à la fois acceptable et désirable, là aussi parce que souvent on peut être tenté de faire l’impasse sur l’un ou l’autre. Avec un chemin de Damas qui est celui des transitions. Alors adaptation, redirection, bifurcation, tout est une question je crois d’intensité et de préparation.

Figure 1

Il y a un rapport évidemment hautement intriqué entre causes et conséquences. Évidemment, les mutations économiques, sociales et territoriales sont à la fois les causes et les conséquences des crises climatiques et écologiques, avec des liens extrêmement intenses dans les rapports de causes à conséquences et une complexité dans la compréhension des phénomènes territoriaux qui nous entraîne sur un terrain glissant, celui de la complexité.

Figure 2

Cette complexité a généré selon moi deux types de comportements : 1. L’oubli, le déni, l’héritage des approches systémiques. Le systémique a été très développé dans les années 70-80, on tentait de modéliser, puis à un moment on est passé à une tabula rasa en disant finalement (au moment même où on avait de plus en plus de data d’ailleurs) non, les méthodes systémiques on va les oublier. 2. Ou alors le scientisme, c’est-à-dire c’est devenu tellement compliqué, mais l’IA est là, donc c’est l’IA qui va devenir urbaniste. Ces rapports intriqués se développent au prisme d’une notion déterminante qui est le désordre, c’est-à-dire les aléas, les risques, en un seul mot pour essayer d’être moins clivant : l’incertitude, qui génère souvent, au minimum, de la perplexité, ou alors du fatalisme – souvenons-nous de notre président quand il a dit : « Qui aurait pu prévoir…  ». L’incertitude, qui elle-même est un défi, un défi de connaissance (ça a été très bien évoqué je crois par Yuki Miura, où il y a tout un aspect de monitoring, traitement de la donnée, etc.). Mais aussi, un défi de posture.

Figure 3

Comment fait-on de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme un défi d’ouverture, de dialogue, de vision, d’audace ? Défi qui se heurte selon moi à un double mur : 1. Le premier, c’est le principe de précaution ; 2. Et le second, c’est la panne de la planification territoriale et de l’urbanisme réglementaire.

Le principe de précaution, en quelques mots, je pense qu’on a tous conscience de ce que cela recouvre. C’est un mur politique parce que, face à l’opinion publique, les élus sont désormais terrorisés à l’idée de ne pas avoir suffisamment anticipé, et parce que leur responsabilité peut être mise en cause. Il y a des risques pénaux et des risques financiers d’assurance, de réparation, de réinvestissement, etc.

En France on a un rapport un peu spécial à tout cela. Pour nos amis américains, on va globalement maîtriser, c’est-à-dire “ Shit is not gonna happen ” or, nous le savons tous, “ Shit happens ”.

Et puis puisqu’on s’est engagé à maîtriser, que c’est arrivé, et que donc nous avons failli puisque nous n’avons pas maîtrisé, nous réparons : c’est le “ quoi qu’il en coûte ”.

Figure 4

Alors, petit feedback toujours sur mon activité d’urbanisme pour essayer de peut-être condenser des choses. Pour rationaliser mon propos auprès de mes collaborateurs, j’explique que la planification territoriale et l’urbanisme ce sont, en fait, trois dimensions – trois sujets, trois problématiques – assez simples : * Ce que l’on doit faire (quand je dis on, c’est la collectivité), c’est-à-dire la responsabilité et un enjeu démocratique d’intérêt général. * Ce que l’on peut faire : ça c’est la capacité (capacité du territoire, capacité en termes de ressources, capacité financière). * Et puis il y a ce qu’on veut faire : la volonté.

Donc entre la responsabilité et la capacité, ce sont des problématiques de gestion, et puis entre la capacité et la volonté, c’est de la vision, et puis au-delà de la vision, il y a l’audace. Et plus on se décale vers la droite du schéma, on passe du domaine du connu au domaine de l’inconnu.

Figure 5

La planification territoriale et l’urbanisme réglementaire sont en panne parce que l’urbanisme meurt de ne pas accepter l’inconnu, et de ne plus considérer que face à l’incertitude, l’audace est aussi une responsabilité.

2 Le concept d’antifragilité

Qu’est-ce que c’est qu’un territoire antifragile ? Ce concept a été développé depuis 2007 par une personnalité assez originale, Nassim Nicholas Taleb, qui est un statisticien, épistémologiste. Il est libano-américain. Il a écrit notamment deux livres très intéressants – “ Le Cygne Noir ”, et “ Antifragile ”.

Je vais donc essayer de resituer l’antifragilité autour d’autres concepts. Il y a des concepts d’état : * La fragilité, on voit à peu près ce que c’est, c’est-à-dire ce qui est réductible ou pas, ce qui est compensable ou pas ; * La robustesse, elle, est augmentable ou pas, elle est optimisable. Cela concerne aussi bien l’humain que les choses. Quand on peut parler de force, de vigueur, on peut parler de résistance.

Il y a aussi des concepts de qualités et on parle, par exemple, de résilience – beaucoup, énormément de résilience, à tort et à travers à mon sens. J’étais à Nice le weekend dernier et la pub pour l’Ironman c’était “ Be Resilient ”, c’est-à-dire vous, le coureur, allez au bout de vos forces et de votre effort et de votre performance physique en étant résilient. La résilience, c’est la capacité à résister et possiblement à récupérer et revenir plus ou moins à l’état d’origine.

Figure 6

L’antifragilité, c’est selon Nassim Nicholas Taleb, la capacité à prospérer grâce au désordre, c’est-à-dire d’enjamber l’événement et d’en ressortir plus fort.

Alors en France, je le dis tout de suite parce que je travaille avec l’IMREDD (Institut méditerranéen du risque de l’environnement et du développement durable) à Nice, il y a un grand débat universitaire sur : « Oui mais alors attention, l’antifragilité on s’en fout parce que tout est contenu dans la résilience. » Et c’est vrai que le concept d’antifragilité a énormément de mal à se développer, à prospérer, en France, précisément parce que le terme de résilience, lui, est vraiment partout et dans toutes les recherches, et que ça serait très compliqué pour beaucoup de gens de revenir et de se dire à un moment que la capacité à prospérer grâce au désordre, c’est de l’antifragilité.

Quand on reprend les origines de la résilience, je n’en suis pas certain, mais je dis ok, puisque de toute façon pour détourner l’avion, il faut être dans l’avion. Donc si ça aboutit à proposer et à promouvoir les bonnes pratiques, ce sera parfait.

Parfois on parle d’antifragilité dans certains médias, dans certaines conférences et c’est pour l’intégrer dans un espèce de continuum : c’est fragilité, robustesse, puis résilience, et il y aurait un élément suprême qui serait l’antifragilité. En fait, c’est pas du tout comme cela que ça se passe puisque, comme je viens de vous l’expliquer, en réalité, on n’a pas lieu d’opposer la résilience à l’antifragilité, puisque pour moi ce serait deux postures ou deux processus, deux qualités qui s’additionneraient.

Figure 7

La résilience elle s’appliquerait plutôt au risque, c’est-à-dire ce qui relèverait du domaine du connu, c’est-à-dire un aléa qu’on a à peu près cerné, alors que l’antifragilité ce serait une posture d’ouverture par rapport à des aléas qui par nature on ne serait pas en capacité d’appréhender : c’est la surprise, le choc.

Donc la résilience alimente et reconduit et renforce la robustesse, elle transforme la fragilité, elle essaye de transformer la fragilité en robustesse ; alors que l’antifragilité, elle, embarque l’ensemble des composants pour les faire monter globalement en puissance et en force. La résilience, c’est de la reconstitution. L’antifragilité, c’est de la transformation.

Et si c’est de la transformation, vous l’avez compris, c’est un process, une méthode pour développer une qualité. Quand on dit une ville ou un territoire antifragile, cela ne peut pas être une dimension constituante. En revanche, il peut y avoir des politiques d’antifragilité qui vont permettre de faire, de développer un territoire.

Figure 8

L’antifragilité, convoque, je l’ai dit, la vision, la volonté et la mobilisation. C’est très important puisque dans le cas des espaces littoraux où on a des aléas croisés, de grandes incertitudes, des désordres multiples, convoquer la résilience selon la définition que je viens de donner, qui est parfaitement sujette à caution selon moi, n’est pas suffisant.

Quand on a vécu, comme cela a été le cas dans les Alpes-Maritimes, la tempête Alex, évoquer après ce drame, la résilience, est quelque chose façe à laquelle un urbaniste normalement constitué doit dire “ cela ne suffit pas ”.

3 L’antifragilité, une nouvelle façon de pratiquer l’urbanisme

Quelques éléments de méthode à présent. L’antifragilité, pour moi, cela doit être une nouvelle façon de pratiquer l’urbanisme, peut-être jusqu’à changer son nom – ce serait l’objet d’un colloque à part je crois – mais peut-être que si on l’appelait le climaxisme… Je lance des pistes, on en discute tout à l’heure.

Mais il y a une lecture renouvelée, selon moi, des constats et des enjeux territoriaux. Si on analyse un territoire à l’aune des vulnérabilités et des robustesses, c’est tout à fait différent que l’analyser à l’aune des potentialités et des contraintes. C’est-à-dire que le “ SWOT ” habituel des diagnostics territoriaux, c’est terminé.

Il faut mobiliser des outils systémiques qui permettent de qualifier et de faire les liens de transversalité, d’interdépendance entre les différents facteurs : entre les risques, le logement, la chaîne logistique etc.

Figure 9

Pour cela, il y a des outils, et les outils de modélisation qu’a présentés Yuki Miura, c’est un volet évidemment du sujet.

Le deuxième volet, c’est la participation citoyenne. En France, on est encore à l’an 1 du débat participatif. Il faut se donner les moyens d’“ empower ” littéralement les populations qui sont concernées, pour leur permettre de parfaitement comprendre, cerner et aider à diagnostiquer la réalité des enjeux spatiaux.

Ensuite, c’est une posture renouvelée face à l’incertitude. J’ai même cité Nietzsche, l’amor fati, c’est-à-dire aimer ce qui vient. Mais c’est un changement culturel fondamental pour notre pays. C’est se dire : « OK, on ne sait pas, ce n’est pas grave, on y va quand même. » C’est une posture complètement inenvisageable quand on travaille sur une politique publique aujourd’hui.

Figure 10

Donc ça implique, si on veut embarquer tout le monde dans ce désir du futur, de concevoir les désordres. C’est-à-dire essayer de les cerner, scénariser leurs conséquences potentielles. Et c’est là où faire des scénarios est intéressant. Cela a été dit par un intervenant : “ Alors on a le fil de l’eau, on a plus 0,1 % et on a moins 0,1 % ”… il y a un moment où jamais cela ne fait avancer un débat au cours d’un SCOT ou d’un PLUi. Il faut être capable, au contraire, de produire des scénarios complètement disruptifs en disant : « Écoutez, là on a une catastrophe majeure, qu’est-ce qui se passe sur ce territoire ? Et en quoi notre document d’urbanisme est-il capable d’apporter des réponses aussi bien sociétales que territoriales à ce qui vient de se passer ? »

Figure 11

Et puis ensuite, définir des chemins critiques d’adaptation et de transformation fondamentale. En réalité, le but suprême de l’antifragilité, c’est de transformer les modes de gouvernance, de transformer les outils de planification, qui ne doivent plus être ces espèces de machins qu’on met cinq ans à élaborer – c’est-à-dire que quand ils deviennent opposables, ils sont obsolètes – mais au contraire d’avoir un document outil qui permette de suivre en temps continu, d’intégrer les chocs, d’intégrer la hausse de température, d’intégrer les travaux qu’on réalise pour traiter les îlots de chaleur par exemple.

Figure 12

Nous avons aujourd’hui totalement les outils pour le faire, mais pas le mindset je pense pour y arriver.

Merci

Réutilisation

Citation

BibTeX
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Veuillez citer ce travail comme suit :
Meyrignac, J. (2025, September 18). Qu’est-ce qu’un territoire anti-fragile ? Organic Cities II, Rennes. Sciences Po Rennes & Villes Vivantes. https://papers.organiccities.co/qu-est-ce-qu-un-territoire-anti-fragile.html