Rennes est-elle une métropole suffisamment grande pour recruter et développer un projet technologique ambitieux ?

Retranscription de la conférence du 19 septembre 2025 à Sciences Po Rennes
Colloque Organic Cities II

Auteur
Affiliation

Sweetch Energy

Date de publication

19 septembre 2025

Modifié

5 janvier 2026

Merci. Bonjour à tous.

Je sens que je me dois d’engager cette présentation de manière positive, colorée, après la présentation précédente qui dépeint notre réalité aujourd’hui, celle de notre société, celle de l’Europe. Je me suis penchée sur cet exercice, et je me suis dit : « Il va faire beau demain, donc on va faire une présentation tournée vers l’avenir, progressive et colorée ».

1 Switch Energy, un pionnier implanté à Rennes

Je suis géographe, ethnographe, et comme beaucoup d’ethnographes, je vais partir d’un point de vue d’abord un peu plus individuel, personnel. Parisienne d’origine, j’ai fait mes études et ma carrière à l’étranger, et après 10 ans, je suis revenue en France, à Rennes, en juillet pour travailler chez Switch Energy à un projet technologique plus qu’ambitieux.

Répondre à la question qui m’est posée est un peu à la croisée des chemins de ce que je fais dans la vie, maintenant dans ma carrière, mais aussi de mon parcours.

La start-up Switch Energy, avec un ancrage breton très fort, est un des pionniers de l’énergie osmotique. L’énergie osmotique est une source d’énergie renouvelable, avec un potentiel immense de fournir 15% de l’électricité mondiale, et donc de complémenter le mix énergétique actuel, en capturant de l’énergie quand l’eau douce des fleuves rencontre l’eau salée de la mer. C’est une science des matériaux à l’échelle ionique, l’infiniment petit, avec une technologie qui a été développée depuis 10 ans par Switch Energy.

Figure 1

Le projet est incroyable, on pourra en parler peut-être un peu plus en détail, il est breton, français, il existe depuis bientôt 10 ans, et il sort de terre depuis cette année. On a lancé notre premier démonstrateur dans les Bouches-du-Rhône, à l’embouchure du Rhône, à côté de Port-Saint-Louis, dans la périphérie de la métropole de Marseille. On vient aussi de s’installer à La Janais, qui est l’ancienne usine Stellantis, dans la périphérie de Rennes, pour y installer notre première usine.

Voici notre première ligne pilote de production, pour produire à la chaîne ces générateurs de production d’électricité osmotique que vous voyez en haut à gauche. Ce projet est incroyable, mais c’est un projet très complexe, c’est de la science, c’est de l’ingénierie, c’est de l’industrialisation.

2 Rennes, nouvelle Babylone de la deep tech ?

Nous sommes 70, avec une diversité de profils incroyable. Des scientifiques, des électro-chimistes, des docteurs en chimie, en physique. On a des ingénieurs, on a des industriels. C’est un orchestre de profils professionnels d’histoire et d’expérience. Tout cela à Saint-Grégoire, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’il nous faut trouver les bonnes personnes pour les emmener avec nous, qu’on se nourrisse du vivier local à Rennes, mais aussi qu’on les attire.

Alors, Rennes est-elle une ville assez grande pour cela ? Que représente la taille et la valeur d’une telle ville pour un projet technologique ambitieux ? Rennes est-elle une sorte de nouvelle Babylone pour la Deep Tech ?

Oui, clairement.

Il y a des atouts, mais il y a aussi des enjeux.

On va d’abord parler des atouts :

  1. Rennes est une ville extrêmement proche de Paris. On est à 1h25 de Paris, par la ligne TGV. Pour une entreprise comme la nôtre, être à 1h25 de Paris, c’est essentiel, pour aller chercher des financements, pour aller chercher des interlocuteurs clés dans notre stratégie, pour aller chercher des clients, mais aussi pour faire venir les gens à nous. Ce n’est pas forcément nous qui allons à Paris, mais aussi Paris qui vient à nous.
  2. Ensuite, le coût de la vie et la qualité de vie, que l’on met en avant, évidemment, dans nos process de chasse et de recrutement.
Figure 2

En soi, Rennes, sur papier, a tout ce qu’il faut.

Quelle est cette grammaire de cette vie qui réussit, de la ville qui réussit ?

En tant que géographe, je me suis prêtée à l’exercice, en apportant quelques concepts.

Rennes, c’est une ville qui “ borrow the size ” (emprunte la taille) métropolitaine de Paris, justement grâce à tous ces réseaux, ces moyens de connectivité.

Rennes, c’est aussi une ville qui peut très facilement se spécialiser, avec un concept géographique de “ smart specialization ” (spécialisation intelligente), de développement d’industries et de technologies spécialisés avec donc une concentration utile et connectée, avec une proximité qui se crée entre la recherche, le développement d’un produit, l’ingénierie, et sa mise en œuvre industrielle. Le cas de Switch Energy, démontre cette dynamique extrêmement intéressante.

Figure 3

Mais il y a aussi des gros enjeux.

La France, c’est toujours Paris et le désert français de 1947 (Jean-François Gravier). Et il y a encore cela chez nous. Il y a encore cette perception de la périphérie.

Et Rennes peut faire face à cette perception de la périphérie :

  • C’est trop loin. C’est trop loin du noyau métropolitain parisien. C’est 1h25, mais c’est long, c’est chronophage. Se déplacer deux, trois fois par semaine entre les deux villes peut être très long ;
  • La rareté des profils. Aller chercher la diversité de profils dont nous avons besoin et la ramener chez nous peut s’avérer parfois compliqué 
  • C’est à débattre, mais l’accès à l’international est un peu limité. L’aéroport de Nantes est mieux desservi aujourd’hui internationalement que Rennes ;
  • Un risque d’hyperspécialisation ;
  • La pression immobilière, et l’offre foncière.

3 Des leviers pour attirer les talents

Du point de vue d’une entreprise comme la mienne, Switch Energy, notre gros enjeu, c’est d’orchestrer les talents. Et pour trouver tous ces talents, il y a deux leviers.

Figure 4

Le premier levier, c’est de nourrir les talents sur place. Aller chercher dans les universités, faire des collaborations avec elles. On travaille beaucoup avec des universités partout en France, mais on développe de plus en plus des collaborations avec les universités bretonnes. La preuve, je suis ici et même à Sciences Po Rennes, qui n’est peut-être pas une école d’ingénieurs, mais qui témoigne de la montée de l’importance des sciences sociales. Géographe qui travaille dans une deep tech, je ne suis pas ingénieure. Nous allons chercher une diversité de profils pour les “ nourrir ” au sein d’une entreprise, à travers des stages, des alternances. Chaque année, on recrute une quinzaine de stagiaires, et on en titularise entre 15 et 30 % chaque année.

Le deuxième levier, c’est d’attirer les talents. Et là, je vous apporte un concept qui a beaucoup résonné pour moi, dans mes dernières années de recherche, qui est celui des nouveaux argonautes, un concept apporté par AnnaLee Saxenian en 2006. Mais qu’est-ce qui fait que certaines régions réussissent plus que d’autres ?

Qu’est-ce qui a fait que la Silicon Valley a explosé en termes de concentration, d’innovation en attirant tous les talents de l’international ?

AnnaLee Saxenian met en lumière le concept des nouveaux argonautes, ces expatriés, ces jeunes étudiants, qui sont allés étudier, et se spécialiser dans la Silicon Valley et qui ensuite, font un transfert d’innovation dans leur pays d’origine, puis créent des liens de retour avec la Silicon Valley.

Selon elle, une partie de la croissance de pays comme l’Inde, la Chine se lit à travers le mouvement de ces nouveaux argonautes qui ont été captés. Et donc, on passe du brain drain (la fuite des cerveaux), à la circulation de ces cerveaux.

Un troisième levier, plus local, c’est le développement. Le travail que nous menons auprès des institutions publiques, mais aussi privées, c’est d’ouvrir les vannes, c’est de permettre à des entreprises, des start-up deep tech avec des projets technologiques ambitieux, d’innover rapidement et de manière flexible. C’est ce qu’on fait avec Rennes Métropole aujourd’hui, ce qui nous apporte des solutions flexibles, des moyens à notre disposition, mais aussi qui s’adaptent à notre réalité technologique et industrielle.

En résumé, je pense que pour répondre à la question et savoir si Rennes est “ assez grande ” pour nourrir un projet technologique ambitieux, je pense qu’il faut penser réseau, il faut penser mouvement.

Et donc, pour y répondre, je dirais oui.

Si on prend en compte la notion de “ densité utile ”, on n’a pas besoin d’une grande densité. On n’a pas besoin d’être dans une grande métropole, dans un vivier de personnes et de services, surtout depuis le Covid, où les mobilités se sont exacerbées, puis digitalisées.

La densité utile d’une métropole secondaire telle que Rennes, ce sont :

  1. Une dynamique “ d’emprunter la taille ” de la métropole, où Rennes emprunte les atouts que Paris lui apporte à travers la connexion, les réseaux et les infrastructures ;
  2. Une spécialisation smart. Par sa plus petite taille, elle rapproche entre eux, de fait, les différents pôles d’une entreprise que sont la recherche et l’industrie ;
  3. Vendre une certaine qualité de vie.
Figure 5

Et c’est là où je vais revenir à mon expérience propre. Pourquoi suis-je rentrée en France ?

A la base, je ne voulais pas vraiment. Mon poste était à Paris, parce que nous avons des bureaux à Paris. Je suis secrétaire générale, je travaille avec le CEO. Il m’a dit : “ Le poste est à Paris ”. Et moi, j’ai dit, “ Non ”. Parce que notre siège est à Rennes, et que je voulais habiter à Rennes. Pourquoi ? Parce que Rennes, c’est quand même assez sympa. On ne va pas se mentir. On y vit bien. C’est moins cher. C’est une ville qui a tout ce qu’il faut pour y construire une vie, de manière peut-être un peu plus saine et un peu plus qualitative, selon moi.

Rennes est assez grande, parce qu’elle est connectée, elle est spécialisée, mais elle est aussi à taille humaine. Et ici, donc, on va plus vite. Plus vite de la paillasse au laboratoire puis à l’usine, et en même temps, avec une porte ouverte sur le monde qu’il faut évidemment nourrir et développer à travers des réseaux de transport. Ils sont déjà là à travers la gare, les TGV, et, potentiellement, un aéroport qui va grandir.

Quand on nourrit cette ville, on nourrit aussi ses connectivités, ses accès aux talents locaux qu’il faut faire grandir et emmener avec nous, tout en allant capter de nouveaux argonautes par, justement, ce qui fait de Rennes, Rennes.

J’espère avoir répondu positivement à la question. C’était mon objectif, et je vous remercie.

Réutilisation

Citation

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Veuillez citer ce travail comme suit :
Martin, M. (2025, September 19). Rennes est-elle une métropole suffisamment grande pour recruter et développer un projet technologique ambitieux ? . Organic Cities II, Rennes. Sciences Po Rennes & Villes Vivantes. https://papers.organiccities.co/rennes-est-elle-une-metropole-suffisamment-grande-pour-recruter-et-developper-un-projet-technologique-ambitieux.html