Bonjour à tous et désolé de ne pas pouvoir être parmi vous.
Je voudrais prendre le relais de ce qu’a évoqué Marion Waller pour passer du dedans du Grand Paris au dehors – dans son rapport aux autres – parce que la question de l’aménagement des territoires, c’est celle de la place qu’on occupe, et la place qu’on souhaite occuper vis-à-vis des autres. Et de ce point de vue-là, je pense qu’il y a, en effet, des leçons à tirer du Grand Paris.
1 Le Grand Paris, un projet “ pour les autres ” ?
Je voudrais développer deux/trois idées. La première c’est que finalement le Grand Paris était initialement un projet “ pour les autres ” et que c’est devenu assez rapidement un projet pour les Franciliens. Ce rabattement s’est joué aussi finalement dans la séquence qu’on a vécu ces 20 dernières années de l’autre côté, c’est-à-dire du côté des territoires régionaux, où il y a eu une espèce d’indifférence mutuelle, alors que l’on peut voir aujourd’hui les signaux faibles d’un changement de donne et d’une ouverture aux autres entre les grands territoires à l’échelle nationale.
Alors le Grand Paris, un projet pour les autres, parce que le Grand Paris quand on se remémore les années 2010, Nicolas Sarkozy, Christian Blanc, etc. ce n’est pas un projet pour les Parisiens. C’est un projet pour la France. Il s’agit de garantir la place de la France dans le monde, au travers de sa seule ville-monde.
Ce projet est largement inspiré des travaux de Laurent Davezies sur l’extrême décalage entre la productivité de la région parisienne et sa capacité à redistribuer du revenu à l’échelle française. Et donc les termes généraux du projet du Grand Paris, dont on se souvient plus ou moins tous, c’était :
- Ouvrir Paris sur le monde en lui donnant un port maritime : Le Havre.
- Organiser des grands clusters spécialisés capables de rivaliser avec les clusters des villes asiatiques.
- Le métro du Grand Paris comme articulation, mise en réseau de tous ces éléments de la compétitivité de la ville-monde vis-à-vis justement de son ouverture au monde.
Donc on est curieusement dans un projet d’aménagement du territoire au sens, comme on l’évoquait ce matin, des années 60, DATARien, si je puis dire, un projet d’aménagement d’un territoire national mais dans un contexte plus contemporain de mondialisation, de compétitivité, etc. On est donc dans une forme de décalage ou de mix chronologique assez étonnant.
2 Le Grand Paris, un projet “ sans les autres ” ?
C’est un projet pour les autres, c’est un projet pour la France, mais c’est un projet sans les autres, au sens où le projet du Grand Paris ne pose aucunement les questions d’interaction avec les autres territoires français, avec les autres métropoles, les grandes métropoles régionales. Il n’y a pas d’enjeu de réciprocité puisque finalement, ce que postule le projet du Grand Paris, c’est que si on réussit, on aura des effets de ruissellement, comme on dit maintenant, de redistribution, de manière indifférenciée à l’échelle du territoire national.
Ce projet que je résume de manière un peu simpliste et caricaturale sans doute, tel qu’il était initié, va assez vite être confronté à la question politique des élus locaux grands-parisiens et à ce qu’a évoqué tout à l’heure Marion Waller, c’est-à-dire au poids du municipalisme dans la région parisienne. Donc on va assez vite basculer en recentrant le projet sur le métro du Grand Paris, en passant d’une quinzaine de gares à 75 gares, un projet qui va être finalement tourné vers le dedans, vers les Parisiens. Et cette question du rapport aux autres, de la dimension nationale et internationale du projet du Grand Paris va largement s’estomper.
Dans un contexte qui finalement est le même quels que soient les territoires, entre les années 90 et aujourd’hui, on peut dire qu’on est dans une forme d’indifférence mutuelle entre les grands territoires à l’échelle nationale française et la façon dont se construisent les grandes métropoles régionales se fait, de la même manière, dans l’indifférence vis-à-vis du Grand Paris.
On utilise largement, cela a été dit ce matin par plusieurs intervenants, la ressource démographique parisienne, et notamment dans les grandes métropoles de la côte Ouest : Nantes, Bordeaux, Rennes, etc. Mais la question du rapport au Grand Paris n’est en aucune façon intégrée dans les stratégies de construction métropolitaine de ces grandes métropoles.
Pour les grandes métropoles régionales, cette indifférence au Grand Paris s’exprime par le fait que “ les autres ”, ce sont deux échelles :
- D’un côté l’échelle du monde et de l’Europe. Il faut prendre place à l’échelle européenne. Le plus bel exemple, c’est Lyon qui construit toute sa stratégie sur un positionnement à l’échelle européenne. Mais on peut dire que les grands projets urbains emblématiques de ces 20 dernières années, Euratlantique (Bordeaux), Euralille, l’Île de Nantes, etc. autour desquels se constituent les métropoles régionales en France, incarnent cette dimension ouverture au monde, ouverture à l’Europe, mais indifférente à l’échelle nationale française ;
- L’autre échelle des “ autres ”, pour les métropoles régionales - ce que Johanna Rolland, la maire de Nantes, va appeler l’alliance des territoires - c’est finalement une espèce de dilatation, à l’échelle métropolitaine, d’intercommunalités qui ne sont pas à l’échelle des systèmes territoriaux métropolitains, comme a pu le dire Jacques Lévy ce matin, ou comme cela a été dit tout à l’heure sur le Grand Paris. Et au mieux, on va avoir l’échelle de coopération de Nantes-Saint-Nazaire, Rennes-Saint-Malo, etc. Mais cette question des interdépendances avec la ville-monde française n’est globalement pas posée.
3 Le Grand Paris à l’épreuve de la transition écologique et de la souveraineté nationale
Pourtant, et c’est mon troisième point, je pense qu’aujourd’hui, la donne est en train de changer. Ce sont des signaux faibles, notamment du côté du Grand Paris, autour de deux enjeux politiques majeurs, qui sont la question de la transition écologique et la question de la souveraineté nationale. Et on voit très bien que le projet et les objets qui tournent autour du projet du Grand Paris sont en train d’évoluer.
Je vais prendre deux exemples sur la question de la transition écologique.
La vallée de la Seine, il y a 20 ans… ce n’est pas la vallée de la Seine. Pour Paris, c’est le port du Havre. Cette perspective très largement développée par Christian Blanc, par Antoine Grumbach, voire par Jacques Attali, défend l’idée que dans le monde contemporain, les seules villes-mondes qui s’en sortent sont des villes qui ont un port, or Paris n’a pas de port. Ce n’est pas trop vrai, puisqu’en réalité, Paris a un port, c’est Rotterdam…
Mais voilà, Paris n’a pas de port, il faut avoir un port et c’est Le Havre. Donc on est dans un rapport aux autres qui est complètement instrumental. On utilise Le Havre au service de Paris.
Aujourd’hui, quand vous parlez de la vallée de la Seine, quand vous regardez ce qui est en train de se constituer, notamment entre les grandes agglomérations Paris, Rouen, Le Havre, etc., autour du port, l’union des ports de la vallée de la Seine, c’est tout à fait autre chose.
C’est la vallée de la Seine elle-même avec la question de l’économie industrielle, de sa décarbonation, qui est au centre du projet de coopération interterritoriale. Donc on voit comment la transition écologique a fait basculer l’enjeu de la vallée de la Seine, d’un objet qui était pour le compte de la métropole parisienne et de son ouverture au monde, à un enjeu qui est plutôt la construction d’un système territorial de transition écologique.
Autre exemple, le plateau de Saclay. Il est emblématique de ce projet du Grand Paris, qui a été pensé, là encore, comme un projet d’État d’exception au service de la mondialisation de la métropole parisienne.
On voit bien aujourd’hui que les résultats sont assez limités de ce point de vue-là, c’est-à-dire que l’effet cluster est très limité, puisqu’on a essentiellement un prolongement (c’est un peu provocateur ce que je vais dire) de ce qui s’est passé avec le CEA, c’est-à-dire un déplacement des organismes de recherche contrôlés par la sphère publique, des grandes écoles, Supélec, etc. au centre de recherche d’EDF. Mais l’effet cluster localisé ne fonctionne pas trop parce qu’en réalité, le cluster c’est le Grand Paris dans son ensemble.
En conséquence, il y a un déplacement de l’intérêt des pouvoirs publics de Saclay à Satory. Alors Satory, vous ne situez peut-être pas tous, c’est l’ensemble qui est juste derrière Versailles, qui était un haut lieu des établisse du ministère de la Défense et qui est en train d’évoluer aujourd’hui autour des questions de l’économie productive, autour des questions des nouvelles mobilités, de la défense, de l’industrie de l’armement, qui est l’histoire ancienne de ce territoire.
Et quand on raisonne là-dessus, alors que se développent des investissements lourds sur le plateau de Satory, etc., ce qui se joue c’est la mise en filière, la question de la qualification, de la valorisation des filières : filières de la mobilité, filières de l’industrie de l’armement, et non pas à l’échelle du Grand Paris, mais à l’échelle française. C’est bien le système territorial de la filière de l’armement qui est en train aujourd’hui de se recomposer, d’être retravaillé par les pouvoirs communs.
C’est une ouverture territoriale assez intéressante du projet du Grand Paris, me semble-t-il, une évolution autour de ces questions de la transition écologique et de la souveraineté nationale.
4 Une “ horizontalisation ” des enjeux de relations entre les territoires
Je voudrais terminer avec les très fortes difficultés à penser cette interterritorialité macro-territoriale à des échelles qui sont des échelles interrégionales, sujet que pose la dynamique de la côte Ouest. On le voit par exemple avec la question de la territorialisation de la transition écologique, un sujet qui a été d’actualité ces deux dernières années, et qui est aujourd’hui un peu en stand-by.
Je pense au rapport que vient de sortir la Cour des Comptes à ce sujet1, qui est assez critique sur les COP et sur la façon dont est abordée la territorialisation de la transition écologique, de manière très verticale et très descendante, où on fixe des objectifs et des efforts de transition écologique à chaque région de manière assez statique, c’est-à-dire, vous représentez tant de pourcentages de la population française, tant de pourcentages de la consommation énergétique, et voilà le niveau d’effort que vous devez atteindre.
Sauf que ça ne pose pas les questions d’interdépendance écologique, systémique, entre ces grands territoires. Quand on voit que 40% des data centers sont concentrés en Île-de-France, cela pose des questions de choix, de modèles énergétiques, de coopération avec les autres territoires qui ne sont aujourd’hui pas posés dans ce dispositif dit de territorialisation de la transition écologique.
Et si on met en regard le fait que du côté de la Bretagne, on a l’essentiel de la production agroalimentaire qui vient alimenter la région Île-de-France, le Grand Paris, on a là des enjeux de réciprocité (en caricaturant : les data centers contre l’alimentation), qui sont des objets concrets de mise en système entre les territoires.
Il me semble que la question de la côte Ouest pose ce sujet-là, qui est aujourd’hui un sujet difficile, celui d’un basculement vers une horizontalisation des enjeux de relations entre les territoires, qui est l’inverse de la pensée de l’aménagement du territoire en France telle qu’on l’a héritée de la période atarienne (DATAR).
Merci.
Cette intervention est issue d’une publication à paraître : “ Les métropoles régionales et le Grand Paris : un moment d’indifférence ? ” Behar D, Le Meur M. collection les carnets POPSU Editions Autrement.
Notes de bas de page
Cour des Comptes - ENTITÉS ET POLITIQUES PUBLIQUES - LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE - Rapport public thématique Septembre 2025↩︎
Réutilisation
Citation
@inproceedings{béhar2025,
author = {Béhar, Daniel},
publisher = {Sciences Po Rennes \& Villes Vivantes},
title = {20 ans de Grand Paris : pourquoi un réseau de transport ne
suffit-il pas\,?},
date = {2025-09-18},
url = {https://papers.organiccities.co/20-ans-de-grand-paris-pourquoi-un-reseau-de-transport-ne-suffit-il-pas.html},
langid = {fr}
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