Bonjour, merci à toutes et à tous,
Comme vient de l’expliquer Denis, je remplace au pied levé une intervention qui nous tenait particulièrement à cœur, parce qu’elle parlait d’une des cartes que David Miet a montrées en introduction, qui sont les espaces inhabités aujourd’hui en France.
Nous avons ici une représentation avec les données de l’INSEE 2022. Les carreaux d’1km x 1km qui ne sont pas habités sont figurés en vert.
La question du devenir possible ou d’un projet possible pour la côte ouest française pose en creux la question du devenir des espaces en décroissance démographique. Il se trouve qu’il y a un territoire en France qui nous permet d’avoir à ce sujet un coup d’œil dans le rétro, et que nous trouvons particulièrement intéressant : le parc des Cévennes et sa création. Je vais vous proposer une très courte synthèse, mais je vous renvoie tous vers l’ouvrage de Karine-Larissa Basset, qui est accessible en ligne gratuitement en PDF.
C’est un ouvrage particulièrement intéressant, un travail d’historiographie très fouillé, qui nous explique comment est né ce Parc national des Cévennes, dans toutes ses dimensions : population, élus locaux, édiles à l’échelle nationale, stratégies d’aménagement de l’époque. C’est un panorama très complet.
Ce que nous apprend ce travail de Madame Karine-Larissa Basset c’est que ce phénomène de dépeuplement très important dans les Cévennes, a été perçu comme une fenêtre d’opportunité pour protéger et régénérer des espaces naturels, déjà, dans les années 50.
A l’époque, il y avait déjà un exode démographique, et un regroupement dans d’autres secteurs. Et des locaux se sont dit : « Eh bien les gens s’en vont, mais c’est peut-être une opportunité pour refaire de la place pour la nature et la valoriser. »
Suite à un retrait lié à la crise agricole et à la crise de l’économie montagnarde, ils ont constaté un phénomène de renaturalisation spontanée. Ce phénomène (je vous en reparlerai après, en reprenant l’exemple du loup sur lequel j’avais fait mes travaux de diplôme, en tant qu’ingénieur paysagiste) était perçu avec un retour de la biodiversité et une progression des surfaces boisées, indicateurs que l’on retrouve encore aujourd’hui.
Ce dépeuplement des Cévennes a été perçu comme une opportunité par ceux qui ont promu l’idée de transformer des zones qui étaient déshabitées en aires protégées, sans conflit majeur avec les usages humains.
Ce dépeuplement a aussi été, en partie planifié, puisque, dans ces années-là, s’engageait un projet très volontariste de développement de la côte languedocienne, vers lequel s’orientaient, notamment, les populations en départ des Cévennes.
Voici des images d’archives qu’on peut trouver dans le livre Karine-Larissa Basset. Une coupure de presse de 1961, qui nous dit : « Dans les Cévennes, qui retournent rapidement au désert, un petit avocat de Florac a décidé de créer la plus belle réserve nationale de France. »
Voilà comment on saisit l’opportunité.
L’ouvrage montre aussi que ce projet a reposé sur peu d’individus. Je vous invite vraiment à le consulter. Ils ont fait le pari d’apporter ainsi de la prospérité. D’ailleurs, ça a été le cas. C’est un parc naturel qui a très bien fonctionné, qui, économiquement, démographiquement, s’en est plutôt bien tiré. Mais qui posait la question suivante : est-ce qu’on sacrifiait la génération actuelle ? Qu’est-ce qu’on allait perdre ?
Voici une carte empruntée à un intervenant qui interviendra ce soir, qui nous parlera de la Grande-Motte, et que je trouve parfaite. Ici : les Causses, le mont Aigoual, les Cévennes, toute cette partie qui s’est vidée. Et, en face, en 1964 : tout le projet de la “ Floride de demain ” sur la côte languedocienne, avec notre Concorde. Voilà la vision, c’est l’autre face de la pièce sur laquelle s’est jouée la création de ce parc des Cévennes.
Le fait de déshabiter, le fait que des espaces soient moins occupés par l’humain, dans le temps, en proportion, en surface, c’est quelque chose que des chercheurs ont mis en avant comme une opportunité pour refaire de la place à la nature.
C’est le cas de Virginie Maris, du CNRS, qui s’intéresse à l’écologie fonctionnelle, et qui nous disait en 2020 qu’elle voyait la densification — donc le regroupement démographique dans des espaces plus contraints — comme une réelle opportunité de refaire de la place et d’épargner la biodiversité et nous parlait de « déshabiter la nature ».
En voyant les cartes démographiques que nous présentait David tout à l’heure, il y a cette question-là, de repenser la place du sauvage.
David l’expliquait en introduction, si la présence humaine en termes d’activité, de présence physique temporelle dans l’espace, diminue du fait de la démographie, évidemment ces espaces ne sont pas perdus pour tout le monde, et notamment pour le monde sauvage.
Dans les Cévennes, durant les années 60, il y avait une reconquête de la biodiversité. Ce sujet est toujours d’actualité. Alors évidemment c’est un sujet très délicat, très sensible. La question n’est pas de savoir si c’est positif ou non, mais qu’est-ce que l’on fait de ce constat, de quelle façon peut-on le planifier, ou tout du moins en faire un projet.
Cet été, l’actualité sur le Causse Méjean et en Lozère, c’était une population de loups qui a beaucoup progressé.
Et il se trouve que j’ai quelques archives sur le sujet, puisque dans le cadre de mon diplôme d’ingénieur paysagiste, que j’avais orienté sur l’écologie du paysage, à l’échelle France, j’avais tenté d’imaginer la façon dont le loup pourrait progresser sur le territoire français. 20 ans se sont écoulés, et je vais vous montrer, à l’époque, avec ce que j’avais sous la main, ce que l’on pouvait observer.
Ce graphique, utilisé en écologie du paysage (graphique de Dobson) montre qu’un animal, en fonction de sa masse corporelle et de son régime alimentaire, a besoin d’un territoire plus ou moins vaste, pour faire sa vie. Le loup figure sur le graphique.
Et si on reporte ces données — ici sur une carte au millionième — on a le territoire, situé entre la borne basse et la borne haute de la masse corporelle, dont a besoin un loup pour faire son cycle de vie.
La population de loups en France aujourd’hui c’est à peu près 1000 individus. Cela peut paraître faible, mais un individu a besoin d’un territoire assez vaste. Si on passe au 25 millièmes, les deux traits noirs que vous voyez sont la borne haute et la borne basse, juste pour vous donner l’échelle, c’est quelque chose de très vaste.
Et à l’époque, j’avais croisé simplement des questions de relief, des questions de localisation des populations actuelles, les territoires où le boisement progresse, il y avait impacts de la gestion cynégétique, et puis il y avait les aires urbaines, les aires d’attraction, où la pression et la présence humaine sont encore très fortes et laissent peu d’espace à la vie sauvage.
Cela m’avait permis de tracer cette nappe rose, qui allait jusqu’aux limites des Pays de la Loire à l’époque. Alors j’en avais fait une autre version un peu plus thématique, sur le sujet de la question cynégétique et de la progression des populations de gibiers, dont les contours se voient mieux.
Voilà les espaces où, en 2006, par rapport aux données dont on disposait, j’avais établi cette hypothèse. Il se trouve que depuis, elle a pu être vérifiée. Les espaces qui étaient identifiés sont bien là, il y a bien une progression en diagonale. Mais il se trouve qu’en 2024-2023, le loup est aussi arrivé en Bretagne, plus loin que ce que je pensais.
Cet été, en Centre-Bretagne, trois loups ont été aperçus. Et il y a vraiment une symétrie assez étonnante entre la baisse démographique sur des portions du territoire français, et la capacité qu’a eue cet animal, qui a besoin d’espaces plus libres de notre présence, de réinvestir ces territoires.
Je pense que Monsieur Sainteny pourra rebondir sur les enjeux de la forêt aujourd’hui, puisque mes travaux de 2006 reposaient sur des données assez anciennes de l’ONCFS, mais on avait quand même une part de départements avec une forte corrélation entre la progression des boisements, la gestion cynégétique corrélée à ces boisements, et la progression de la présence du loup.
Sans jugement de valeur aucun, on observe donc que les migrations démographiques à l’échelle nationale se traduisent, dans les secteurs quittés, par le retour de certaines dynamiques naturelles.
Comme on a pu le constater, à une échelle moindre, lorsqu’à émergé le projet de création du parc des Cévennes dans les années 50.
Voici l’éclairage que je voulais vous apporter, je vous remercie !
Réutilisation
Citation
@inproceedings{hanss2025,
author = {Hanss, Thomas},
publisher = {Sciences Po Rennes \& Villes Vivantes},
title = {Densification d’une part, désertification de l’autre : La
nature peut-elle tirer parti du retrait de l’homme\,?},
date = {2025-09-18},
url = {https://papers.organiccities.co/densification-d-une-part-desertification-de-l-autre-la-nature-peut-elle-tirer-parti-du-retrait-de-l-homme.html},
langid = {fr}
}