Le biais du survivant : la beauté que nous voyons est celle que nous avons choisi de sauver

Retranscription de la conférence du 18 septembre 2025 au Couvent des Jacobins (Rennes )
Colloque Organic Cities II

Auteur
Affiliation

Oxford University

Date de publication

18 septembre 2025

Modifié

5 janvier 2026

Tout d’abord, je dois m’excuser de lire ce texte plutôt que de parler spontanément. J’ai appris le français à l’école, mais j’ai depuis presque tout oublié, et c’est donc le mieux que je puisse faire.

1 Un phénomène étrange

Aujourd’hui, je voudrais parler d’un phénomène étrange lié à notre expérience des bâtiments. Tout le monde s’accorde à dire qu’il existe beaucoup de bâtiments laids aujourd’hui (ici, c’est Milton Keynes en Angleterre), même si nous ne sommes pas d’accord sur lesquels exactement). Mais il est très difficile de donner des exemples de bâtiments laids d’avant 1914 et encore plus difficile d’en citer un d’avant 1800.

Central Milton Keynes, 2018. © Historic England Archive Photographer Grady, Damian

Le vernaculaire traditionnel des côtes françaises est un bon exemple. Ces bâtiments anciens sont souvent simples et modestes, mais ils n’apparaissent presque jamais laids.

D’après mon expérience, ce n’est pas seulement vrai pour les traditionalistes en architecture. C’est aussi l’expérience de ceux qui, comme moi, apprécient la bonne architecture contemporaine et qui pensent qu’à son meilleur niveau, elle est aussi bonne que tout ce qui a été fait auparavant. En Angleterre, ce sentiment est si répandu que les bâtiments d’avant 1914 affichent un différentiel de prix mesurable par rapport aux bâtiments modernes.

2 Existe-t-il des bâtiments d’avant 1914 laids ?

En préparant cette conférence, j’ai demandé à beaucoup de gens de me donner des exemples de bâtiments laids d’avant 1914, pour voir si je pouvais trouver un exemple probant.

On peut, certes, citer quelques édifices maladroits, comme ce bâtiment artisan-mannerist en Angleterre, ou des bâtiments fonctionnels austères, comme ces filatures de coton à Manchester.

1 Wormgate, Boston, Lincolnshire, 2013. © Historic England Archive Photographer: Payne, Patricia

Murrays Mill and the Rochdale Canal in Ancoats, Manchester. © Historic England Archive Photographer: Davies, James O

Parfois, on trouve des édifices très étranges, comme cette église de Naples. Mais peut-on vraiment dire qu’ils sont laids ? Peut-être un peu. Mais ce sont, au mieux, des exemples fragiles.

Chiesa del Gesù Nuovo, Piazza del Gesù, Napoli. © mweav31

Presque tous les bâtiments d’avant 1914 semblent, au minimum, neutres visuellement, alors qu’aujourd’hui, une masse énorme de constructions sont clairement hideuses.

L’explication naïve serait de dire qu’il n’y avait tout simplement pas de bâtiments laids en 1914, et que nos arrière-grands-parents naissaient dans des villes uniformément belles, bien que pauvres, polluées, et surpeuplées.

Beaucoup de gens pensent que cette explication naïve ne peut pas être vraie. Ils supposent qu’il existe un phénomène plus complexe, ce que l’on appelle le biais du survivant.

3 Le biais du survivant

©Martin Grandjean (vector), McGeddon (picture), US Air Force (hit plot concept)

Voici une illustration canonique de la Seconde Guerre mondiale.

L’armée de l’air américaine avait étudié tous les avions revenus de mission sur l’Allemagne et noté les endroits où ils avaient été touchés par la DCA. Les ingénieurs avaient proposé de renforcer le blindage à ces endroits, puisque c’était là que les dégâts étaient les plus fréquents. Un mathématicien, nommé Abraham Wald1, fit remarquer que c’était une erreur. Les données provenaient seulement des avions qui avaient survécu. Les impacts mortels sur les avions abattus n’avaient jamais été enregistrés. Ainsi, paradoxalement, les zones qui devaient être renforcées étaient exactement celles où l’on ne voyait pas de trous.

Appliquons au bâtiment la théorie du “biais du survivant” sur la base du principe que l’on démolit moins probablement un bel édifice qu’un bâtiment laid. Cela peut être parce que les gens se battent davantage pour préserver ce qui est beau, ou parce que les institutions et individus capables d’investir dans la beauté ont aussi les moyens d’assurer une meilleure qualité de construction.

Ainsi, au fil du temps, les édifices les plus laids disparaissent, et la proportion des beaux bâtiments augmente. À terme, il ne reste qu’une poignée de survivants. Et cela crée l’illusion qu’autrefois, tout était beau.

Par exemple, voici la seule maison du XVIIe siècle subsistant à Boston.

Maison Paul Revere, Boston, 2017 ©Beyond My Ken CC BY-SA 4.0

Voici un des moins de dix édifices médiévaux encore debout à Londres.

St Bartholomew’s Church, City of London. ©Will Pryce pour Country Life

Voici presque le seul bâtiment romain conservé en Allemagne.

Trier Porta Nigra, Trèves 2015 © PostMuse

Voici le seul bâtiment qui subsiste à la cité Maya de Chichén Itzá.

El Castillo (pyramide de Kukulkan) à Chichén Itzá, Mexique. © Daniel Schwen CC BY-SA 4.0

Selon la théorie du biais du survivant, il existait autrefois de nombreux édifices laids dans ces endroits, mais ils ont disparu. Cette théorie est astucieuse et élégante… mais je pense qu’elle est fausse.

4 Le biais du survivant, une théorie fausse ?

Et il existe en réalité une masse de preuves accessibles à Londres.

Une première catégorie de preuves, ce sont les anciennes images de villes. Avant 1850, nous n’avons que des peintures, notamment la grande tradition européenne de la peinture urbaine de Berckheyde, Vanvitelli, Canaletto et Guardi.

On y voit de nombreux bâtiments délabrés, rappelant la pauvreté des Européens à l’époque, mais très peu de bâtiments franchement laids. Bien sûr, on peut objecter que les peintres sélectionnaient leurs sujets ou embellissaient la réalité.

Herengracht, Amsterdam, Gerrit Berckheyde, 1672

Église de la Sainte-Croix, Varsovie, Bernardo Bellotto, 1778

Après 1850, nous disposons de la photographie, y compris aérienne, qui couvre des exemples beaucoup plus vastes. Voici la première photo aérienne prise à Boston le 13 octobre 1860 depuis un ballon.

“Boston, as the Eagle and the Wild Goose See It, 1860. James Wallace Black

Voici une image d’Edgbaston à Birmingham tirée du site “Britain from Above”, qui propose environ 90 000 clichés de la Grande-Bretagne urbaine du début du 20e siècle.

The Chapel of the Redeemer and the Church of the Immaculate Conception on Hagley Road, Birmingham, 1921 © Historic England - Britain from Above

On n’y voit pas de reconstruction hideuse qui prédise la théorie du biais du survivant. Voici le même quartier aujourd’hui.

© Google © Airbus, Maxar Technologies

Voici un quartier du centre de Birmingham.

The Bull Ring, St Martin’s Church and environs, Birmingham, 1931 © Historic England - Britain from Above

Voici à nouveau le même lieu aujourd’hui.

© Google © Airbus, Maxar Technologies

Voici Londres.

A London cityscape featuring Grosvenor Square, Marylebone, 1935 © Historic England - Britain from Above

Les photos d’autres pays confirment aussi ce constat. Ce n’est pas une preuve parfaite, il existe toujours des biais de sélection, mais elle est assez solide.

Une autre catégorie de preuves est que de nombreuses classes de bâtiments anciens subsistent aujourd’hui en grand nombre, en présentant toujours peu d’exemples de laideur. Il existe même des villes où la majorité des bâtiments d’avant 1914 sont encore debout. Voici par exemple une carte de Paris par date de construction, en violet avant 1914, en vert après 1940.

Période de construction des immeubles à Paris - avant 1914 – ign, bd-topo 2021 APUR © OpenStreetMap contributors

Période de construction des immeubles à Paris - après 1940 – ign, bd-topo 2021 APUR © OpenStreetMap contributors

Comme vous le voyez, le parc immobilier d’avant 1914 est toujours là. On n’a même pas besoin de visualisation complexe, il suffit de regarder Paris.

Figure 1

Il en va de même pour Madrid,

Figure 2

Rome,

Figure 3

et beaucoup d’autres villes. Ici, il n’y a presque pas de place pour un biais du survivant. Il me semble que cela constitue une preuve majeure à l’encontre de la théorie du biais du survivant pour l’architecture d’avant 1914.

Quant aux périodes plus anciennes, il est vrai que peu d’endroits conservent la majorité des bâtiments d’avant 1800 et encore moins d’avant 1700. Ici, peut-être le biais du survivant semble plus plausible. Mais là encore, les preuves s’y opposent. Parfois, des villes ou des quartiers entiers survivent par hasard, servant d’expérience naturelle.

Par exemple, Rothenburg ob der Tauber en Franconie est tombée dans la pauvreté au 17e siècle et fut négligée jusqu’au 20e siècle avant d’être préservée.

Figure 4

Même chose pour le quartier du Schnoor à Brême. Leur survie n’était pas due à leur beauté, mais à l’effondrement économique local. Pourtant, ils sont magnifiques.

Figure 5

Autre exemple, l’architecture religieuse en Angleterre. À cause de la Réforme, presque aucune église n’a été construite entre le 16e et le 19e siècle. Les villes-églises médiévales ne furent donc pas remplacées. Au 19e, on les a volontairement préservées. Résultat, les quelque 8 000 églises médiévales encore existantes forment presque un échantillon complet. Certaines sont sans caractère particulier, mais aucune n’est vraiment laide. On ne peut pas en dire autant des églises anglaises modernes.

Figure 6

On pourrait croire que le biais du survivant s’applique surtout au logement des pauvres, puisque leurs maisons ont été largement détruites avant 1600, presque toutes.

Ces habitations devaient être très mauvaises selon les critères modernes : petites, mal isolées, inflammables, souvent envahies de vermine. Mais étaient-elles laides ? Même ici, la réponse semble non.

Les exemples de l’architecture vernaculaire qui en survécut, comme ce village en Slovaquie, ne le suggèrent pas.

Figure 7

Les reconstitutions historiques, comme ce village anglo-saxon en Angleterre, non plus.

Figure 8

Les images de l’époque ne les montrent pas laides.

Figure 9

En Asie et en Afrique, certains modes vernaculaires ont survécu jusqu’à aujourd’hui, en Inde, en Égypte, en Papouasie, en Afrique du Sud. Ces bâtiments sont fragiles et inconfortables, ce qui explique pourquoi on les abandonne dès que possible. Mais ils ne sont sûrement pas laids. Je dirais même qu’ils sont beaux à leur manière.

Figure 10
Figure 11
Figure 12
Figure 13

Je crois donc que la théorie du biais du survivant est largement fausse. Si nous marchions dans les rues du Paris ou du Cologne médiéval, de Constantinople, de Babylone, d’Athènes ou de Carthage, nous les trouverions surpeuplées, délabrées, insalubres, mais presque jamais laides, peut-être pas une seule fois.

Figure 14

De même, les villages historiques du littoral français n’ont jamais été remplis de bâtiments laids qui auraient depuis disparu.

Une explication possible est que nous soyons victimes d’un autre biais, non pas dans l’échantillon des bâtiments, mais dans notre regard.

Peut-être chaque génération tendait à déprécier son architecture contemporaine et à admirer celle du passé. Ce que j’ai dit est compatible avec cette hypothèse.

Mais c’est également compatible avec l’idée qu’une théorie naïve était juste depuis le début : que le monde humain est réellement devenu plus laid et qu’il continue de l’être. Si tel est le cas, alors le travail de Villes Vivantes et Organic Cities est plus urgent que jamais.

Merci beaucoup pour votre attention.

Notes de bas de page

  1. Abraham Wald (1902-1950) est un mathématicien américain d’origine hongroise qui contribua à la théorie de la décision statistique, à la géométrie, à l’économétrie et fonda le domaine de l’analyse séquentielle statistique.↩︎

Réutilisation

Citation

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Veuillez citer ce travail comme suit :
Hughes, S. (2025, September 18). Le biais du survivant : la beauté que nous voyons est celle que nous avons choisi de sauver. Organic Cities II, Rennes. Sciences Po Rennes & Villes Vivantes. https://papers.organiccities.co/le-biais-du-survivant-la-beaute-que-nous-voyons-est-celle-que-nous-avons-choisi-de-sauver.html