Parler de “ logique ” ou d’ “ hérésie ” pour traiter de notre sujet revient à mobiliser le registre de la conviction pour travailler un problème de gestion des mouvements de population. Idées reçues, représentations pourraient alors fausser les commentaires et les préconisations, car s’il s’agit bien de savoir, ce n’est pas sans aspiration à orienter l’action. Aussi est-il plus prudent de pouvoir prendre appui sur des arguments plus à même d’objectiver le propos.
La question d’une ruée vers l’Ouest implique en effet de pouvoir éclairer la démonstration en mesurant effectivement l’intensité de l’intérêt nouveau pour l’Ouest. Une ruée vers l’ouest donc ? Mais alors de quelle manière, avec quels effets, quelles conséquences ? Quelles tensions, quelles pressions se mettent en place en termes de conservation, en termes de protection, en termes de résistance, en termes d’impacts transformatifs pour le territoire ?
Essayons, à partir des thématiques qu’il était nécessaire de poser en globalité et nourris d’une analyse à l’échelle nationale et au-delà, d’ajuster notre regard sur l’exemple de la Bretagne. Problématiques d’aménagement et questions spécifiques ne manquent pas de se poser.
Il faut commencer par définir notre objet : un Ouest… Quel Ouest ? La première image qui pourrait s’imposer est celle d’un paysage de trait de côte. La mer, les rochers en granit, un jeu de couleurs aux subtiles nuances. Cette image a tout, bien sûr, d’une carte postale. Nous pouvons être à l’Aber Wrac’h, à Crozon ou sur la Côte de Granit Rose, qui sont autant d’endroits pour se balader, trouver une nature maritime. Ce sont des lieux reconnus, qui portent les mêmes caractéristiques tout en offrant un spectacle différent. Et cette reconnaissance est ancienne. Ainsi, la Côte de Granit Rose est-elle le premier secteur naturel protégé en Bretagne au début du XXe siècle. La question de l’attention au paysage, de sa protection est en effet une préoccupation qui est apparue alors même que cette région était mise au défi de trouver une voie de développement. Pour comprendre l’évolution en cours, il faut sans doute revenir à l’image de la Bretagne jusqu’après la deuxième guerre mondiale :
- l’agriculture, la ruralité bien sûr, quelques villes ici et là ;
- l’hypothèse que ce territoire constituait une sorte de parc qu’il fallait protéger.
Sur un territoire national qui vivait un rapide développement économique, il s’agissait de distinguer les espaces en transformations des territoires voués à une mise en patrimoine. Pour la Bretagne, l’inclination pouvait bien être de protéger.
Pourtant, dans le même temps, les pressions internes et externes étaient fortes si bien que la région apparaît aujourd’hui comme l’une des plus dynamiques du point de vue de nombreux indicateurs (emploi, démographie, résultats scolaires, etc.) : accueillir, transformer, protéger, accueillir encore… Telle est la dynamique, le mouvement qu’il faut ici raconter pour comprendre les tensions suscitées.
Dire que la Bretagne est littorale et péninsulaire est évidemment une litote, mais cela induit une géographie singulière.
Ce caractère péninsulaire crée un trait de côte important représentant environ un tiers du littoral métropolitain français. Cela a aussi des conséquences sur la place que ce littoral occupe tandis que le rétro-littoral constitue une très large partie du territoire. De la ville de Carhaix à la côté, il y a entre 60 et 80 kilomètres… Tout, de la gestion des bassins versants, des réseaux routiers, des choix de localisation, renvoie à la présence du littoral. Ainsi, la gestion de l’eau est-elle directement impactée par les pratiques agricoles et industrielles et par les habitations. Mais les conséquences s’observent directement sur les côtes (envahissement par les algues vertes…). Une des explications est liée à la nature granitique du sol qui maintient l’eau en surface.
La géomorphologie impacte aussi l’occupation du territoire : la dynamique de villes est très ancienne et répartie en quelques grandes villes et des communes, qui ont été anciennement des paroisses, et qui ont toujours connu une activité rurale mais aussi une activité commerciale parfois importante à l’exemple de Saint-Renan près de Brest.
Cette occupation induit les modes d’habiter.
Première originalité, une plus grande proportion de gens sont propriétaires de leur logement (deux tiers de propriétaires). C’est dix points de plus que la moyenne nationale et cela reste constant, avec très peu d’évolution dans le temps.
Deuxième originalité, sur les 2 millions de logements, 70 % sont des maisons individuelles (16 points de plus que la moyenne nationale). Ces statistiques informent aussi sur la façon dont le territoire est occupé et la façon dont les villes se sont organisées spatialement.
Troisième originalité, c’est un moindre coût d’accès à l’immobilier de logement. Les données plus récentes traduisent une dégradation mais on est encore dans cette situation où l’accès à l’immobilier est relativement possible.
Quatrième originalité, en dépit de difficultés et de tensions de plus en plus grandes, les inégalités, en particulier les inégalités monétaires, sont moins fortes que dans d’autres régions. Avec les Pays de la Loire, c’est la région qui a les inégalités monétaires les moins fortes. La charge de logement étant plus faible, le reste à vivre est plus élevé, et cela permet une meilleure qualité de vie.
Enfin, cela induit une attractivité qui s’est renforcée mais qui s’accompagne de deux phénomènes encourageant le vieillissement :
- un solde naturel qui est devenu négatif
- un vieillissement qui est encouragé par le fait qu’une partie des nouveaux arrivants sont des retraités ou des personnes qui s’installent sur le territoire dans la dernière partie de leur vie active en prévision de leur retraite.
Cette transformation de la situation fabrique évidemment, des demandes, des besoins nouveaux qui transforment un peu le territoire.
Le mode d’habiter correspond à l’organisation du territoire, par l’histoire, mais aussi par des projets politiques et des investissements en infrastructures. L’action du CELIB, notamment, dès les années 1950, doit être soulignée.
En conséquence, le territoire est très urbanisé, mais avec une urbanisation qui suit le littoral. Un chapelet de villes tourne autour du trait de côte : Rennes, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Lannion, Morlaix, Brest, Quimper, Lorient, Vannes. Le plan routier breton s’est d’abord constitué en suivant ce chapelet de villes. Les routes nationales (RN 12 et RN 165) suivent le parcours littoral. Dans le même temps, la route centrale (RN 164) garde encore des tronçons non réalisés. Il y a donc un effet de littoralisation créée par l’attente et le besoin des publics mais aussi l’organisation sciemment posée par les pouvoirs publics qui ont privilégié le littoral.
Bien entendu, la dynamique économique s’adapte aux infrastructures. Si l’agriculture et l’industrie agroalimentaire pèsent encore fortement, d’autres activités, notamment des industries, sont présentes, par exemple, à Rennes, à Brest, mais aussi à Lannion, à Loudéac… Cette activité est renforcée par la dynamique d’une économie présentielle.
Quelles sont les ressources de cette économie présentielle ? Il y en a principalement deux, qui sont des transferts directs. D’une part, les retraites, du fait du vieillissement, et du mécanisme d’attractivité des retraités sur ce territoire. Les cartes ci-dessus indiquent qu’il y a un renforcement sur la pointe bretonne tandis que la variation de l’emploi privé éclaire les risques de difficultés à venir.
En revanche, la place de l’activité publique et des administrations publiques dans l’ensemble du territoire tend à se contracter et à se concentrer. Or, la présence de ces activités publiques, mais aussi de leurs agents participait à dynamiser tous les territoires par les revenus distribués.
Cela se traduit aussi par une augmentation du nombre de logements. En dehors du centre Bretagne, cette augmentation est générale tout en provoquant un accroissement des disparités locales car les plus fortes augmentations sont polarisées.
Le parc évolue largement sur le trait de côte. Les données statistiques les plus récentes traduisent bien la diversité des situations aujourd’hui. Il faut notamment compter avec les résidences secondaires, qui représentent 13 % du parc d’habitation. Cette proportion est bien supérieure à la moyenne nationale et nivelle des cas extrêmes. La commune d’Arzon par exemple a trois quarts de résidences secondaires dans son parc. Dans ce cas, il est facile d’imaginer la difficulté à organiser les services publics et privés et leur continuité tout au long de l’année.
Cette situation a été en partie organisée, voulue, souhaitée, posée de très longue date. Quelques programmes majeurs en font témoignage. C’est le cas du port du Crouesty qui est aujourd’hui un pôle pour les bateaux de plaisance et l’activité touristique. D’autres programmes de construction de site sont nés dans les années 1960 et 1970 à l’image des grandes opérations d’urbanisme touristique qui ont transformé les côtes de la Méditerranée (la Grande-Motte, etc.). La Bretagne ne pouvait demeurer en dehors d’un tel mouvement. Mais les initiatives ont démarré avec suffisamment de retard pour que de nouvelles préoccupations (crise économique et crise de l’énergie à partir de 1973, attention renouvelée au patrimoine naturel) ne mettent un terme ou tout au moins ne réduisent les projets.
Parmi les projets, on trouve ainsi un complexe industriel et portuaire qui devait s’établir entre Ouessant et Le Conquet. Cet immense complexe portuaire devait occuper une large emprise maritime et recruter suffisamment de salariés pour justifier la création d’une ville nouvelle. Un peu plus au nord, une marina de quelques milliers de résidences était aussi imaginée.
À Fouesnant, le projet de Port-La-Forêt est un des projets qui n’a pas été abandonné ? C’est aujourd’hui le deuxième port de plaisance pour le Finistère mais son développement ne s’est pas passé sans difficulté.
Quelques points de synthèse à présent.
L’attention au développement touristique est d’autant plus nécessaire que l’activité représente 12-13 % du produit intérieur brut pour la région et demeure fortement saisonnière. Cette situation fragilise l’accueil de services pérennes sur l’ensemble de l’année pour les territoires tandis que les espaces commerciaux sont fortement convoités pour capter une partie de la rente. Cela provoque des ressentis contradictoires, des sentiments négatifs exprimés par des populations vis-à-vis des touristes. Ainsi, pendant la campagne des dernières élections régionales, l’idée d’un statut de résident pour les habitants bretons a été suggérée pour des raisons économiques et de protection du patrimoine. Si l’irruption de cette initiative hors des programmes identitaires a suscité plus de malaise que d’assentiment, elle n’en a pas moins souligné un problème : des situations de bétonisation, d’extension urbaine, de construction, mais aussi des disparités et des effets tout à fait particuliers et contre-intuitifs.
Dans certaines communes, on a ainsi augmenté la surface bâtie et perdu des habitants. Malgré la construction de nouveaux logements, vieillissement et développement des résidences secondaires ont conduit à un bilan négatif. Les trajectoires démographiques et les perspectives de développement économique sont souvent guidées par des évolutions complexes qui mêlent contingences extérieures et intérieures.
Terminons sur quelques points de prospective prenant en compte les transitions, en particulier pour le climat. L’augmentation du niveau de la mer, la plus grande fréquence des tempêtes créent de nouvelles difficultés.
La majorité du trait de côte breton devrait rester stable. Mais l’érosion peut être préoccupante à certains endroits. C’est à peu près 6% du territoire qui peuvent être véritablement menacés à très court terme mais une plage sur trois. Dès lors, c’est l’ensemble des activités touristiques qui peut se trouver menacé.
Une carte, en fait une oeuvre artistique (Perrin Remonte), illustre la nécessaire attention aux effets du changement climatique et à la fragilité du territoire. En effet, les espaces conquis par la mer dans ce scénario de montée des eaux sont aussi ceux qui sont aujourd’hui les plus convoités. Cette fiction invite à reconsidérer le littoral, ses paysages et sa capacité à accueillir des activités comme un territoire qui, de multiples manières, vit sous menace et doit être géré avec le plus grand soin. N’est-ce pas là la définition même d’un patrimoine mis en commun, que l’on redoute de perdre et que l’on tient à conserver.
Réutilisation
Citation
@inproceedings{prigent2025,
author = {Prigent, Lionel},
publisher = {Sciences Po Rennes \& Villes Vivantes},
title = {Le (rétro)-littoral urbanisé, une hérésie\,?},
date = {2025-09-18},
url = {https://papers.organiccities.co/le-retro-littoral-urbanise-une-heresie.html},
langid = {fr}
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