Le style néo-régional basque, efficacité et controverses

Retranscription de la conférence du 18 septembre 2025 au Couvent des Jacobins (Rennes )
Colloque Organic Cities II

Auteur
Affiliation

Musée Basque et de l’histoire de Bayonne

Date de publication

18 septembre 2025

Modifié

5 janvier 2026

1 Repères

Le Pays Basque français (qu’on appelle Iparralde, « partie nord » en langue basque) est un petit territoire de 3.000 km2, soit 15 % de la superficie totale du Pays Basque, qui regroupe 158 communes et compte 325.000 habitants, soit 110 habitants au km2. Ces communes sont associées depuis 2017 dans la Communauté d’Agglomération Pays Basque. Ce territoire est composé des 3 anciennes provinces basques d’Ancien Régime : Labourd, Basse-Navarre et de Soule.

Carte du Pays Basque, nord et sud (Iparralde et Hegoalde), avec les 7 provinces historiques.

La population est aujourd’hui répartie de manière très inégale, massivement concentrée sur les 40 km de côte qui séparent l’embouchure de l’Adour de la Bidassoa. Les trois villes principales, Bayonne, Anglet Biarritz (BAB), concentrent plus d’1/3 de cette population, et les 9 communes côtières plus Bayonne près de 60 %. En raison de l’attractivité du territoire, il y a un taux de croissance démographique fort, d’environ 1% par an. Cette dynamique de développement est aussi largement portée par la côte. En raison des prix du logement sur le littoral, la croissance de la population a tendance à se déplacer vers l’intérieur, dans une zone intermédiaire, alors que le bassin d’emploi reste majoritairement sur la côte, ce qui induit aussi des tensions importantes et croissantes sur les mobilités.

Répartition de la population en Iparralde, données 2019

Le développement de la construction se fait donc majoritairement dans une zone déjà densément peuplée. C’est un sujet sensible pour une grande partie de la population, qui est très attachée aux équilibres existants, à son cadre de vie, et qui vit globalement mal tout ce qui vient modifier ces équilibres. Une situation que le maire de Ciboure résume ainsi : « aujourd’hui tout le monde est d’accord sur l’impératif de faire du logement, mais jamais à côté de chez soi »1. Une question revient souvent dans ces débats, celle du style des constructions.

2 Le style néo-basque, jalons historiques

Avant de parler de régionalisme, il me semble important de donner quelques éléments sur les formes dites traditionnelles.

Il n’existe pas un modèle traditionnel basque mais plusieurs, qui varient selon les provinces ou les microrégions à l’intérieur des provinces. Ces formes apparaissent à la fin du Moyen Age et sont en usage jusqu’au début du XIXe siècle. En Labourd et Basse-Navarre, on retrouve un type de ferme particulier (qui est le même dans une grande partie des provinces du PB sud)  : un bâtiment de grande taille, d’un seul volume, avec un toit à deux pentes couvertes de tuiles, une façade sur pignon orientée sud/est pour se protéger des entrées marines. Très peu d’ouvertures ailleurs que sur la façade, qui concentre l’essentiel du décor.

Modèles de fermes traditionnelles labourdines, XVIIe et XVIIIe siècle. 3 et 4 clichés CAUE64

Cette architecture se retrouve aussi en contexte d’agglomération, dans les rues des villes et villages, adaptée à d’autres usages et à d’autres contraintes que ceux de l’exploitation agricole. Ce principe constructif est décliné en variantes qui se manifestent dans la composition et le décor des façades.

*Maisons labourdines en contexte urbain, Saint-Jean-de-Luz, XVIIe siècle

Les pans de bois sont moins fréquents en Basse-Navarre où on retrouve par contre souvent l’emploi de pierres d’encadrement.

Modèles de fermes traditionnelles bas-navarraises, XVIIe et XVIIIe siècles. Cliché 2 CAUE64

En Soule, c’est un tout autre modèle qui est utilisé, de type montagnard, pyrénéen, conçu pour un climat plus rigoureux. Les volumes sont étalés en longueur ou assemblés en « L », avec un toit plus pentu couvert d’ardoises.

Modèles de fermes et maisons traditionnelles souletines, XVIIIe et XIXe siècles. Cliché 1 L’immobilier souletin, cliché 3 CAUE64

Dans leur longue histoire, ces différentes formes, largement dominantes, ont cohabité avec d’autres typologies de constructions venues de l’extérieur. Au XVIIe et XVIIIe siècles, dans les villes, ce sont les hôtels particuliers inspirés de modèles parisiens ou italiens, commandés par les armateurs et négociants fortunés de Bayonne et Saint-Jean-de-Luz.

Demeures d’armateurs du XVIIe siècle, Saint-Jean-de-Luz. 1. Maison Joanoenia dite “ Maison de l’Infante ”, 2. Maison dite “ des trois canons ” (à gauche Maison Alexandrenia, également XVIIe siècle), 3. Maison Lohobiague, dite “ Maison Louis XIV ”, 4. Beitbeder baita

Dans le courant XIXe siècle, un nouveau type de maison de plan carré avec toit à quatre pentes se répand dans les campagnes, en Labourd et Basse Navarre, dérivé des modèles classiques des hôtels urbains. Tout en maçonnerie et sans pans-de-bois, elle marque le début d’une transformation sociale du monde rural, la bourgeoisie des campagnes commence à abandonner la ferme traditionnelle comme lieu d’habitation pour ces édifices plus modernes et confortables.

Nouveaux modèles d’habitation de la bourgeoisie des campagnes, maisons de plan carré, XIXe siècles. Clichés 1 et 2 CAUE64

Dans la seconde moitié du siècle, le développement des bains de mer et le coup de projecteur donné par l’installation du couple impérial à Biarritz, vont modifier ces équilibres, entraînant un développement rapide des constructions sur la côte basque, où l’éclectisme règne en maître.

La Grande Plage à Biarritz, vers 1885

L’arrivée massive de ces nouveaux modèles est concomitante de l’intérêt qui commence à être porté à ce territoire, à sa langue, aux modes de vie de ses habitants, à la beauté de ses campagnes, à son allure archaïque et immuable.

Ce regard nouveau fait ressentir la transformation accélérée du paysage côtier comme le début d’une déferlante qui va engloutir à jamais ces spécificités locales, ce que Pierre Loti appelle la « dernière réserve de calme et de beauté »2. C’est dans ce contexte que naissent, autour de 1880, au sein de la communauté des étrangers qui s’intéressent à ce territoire, des discours prônant le retour à un type d’architecture basque pour « préserver l’harmonie des paysages face à l’uniformisation en marche ». L’Irlandais Henry O’Shea est ainsi le premier à souhaiter en 1885 « qu’on se remit à bâtir du basque »3.

Illustrations de Ferdinand Corrèges pour l’ouvrage “ La maison basque ” d’Henri O”Shea, 1887

Les modèles qu’il présente dans son ouvrage « La Maison Basque » (1887) sont quasiment tous issus du type labourdin. C’est celui qui est visible à proximité des sites de villégiature, sur la côte et dans les villages alentour, et il a un effet très pittoresque avec ses contrastes de couleurs, les éléments de décor de ses façades et le graphisme de ses pans-de-bois. C’est le début d’un processus d’assimilation de ce modèle-là, un modèle traditionnel parmi d’autres, à un « type basque » essentialisé. Les premières réalisations naissent ainsi autour de 1900 et se développent jusqu’à la Première Guerre mondiale, toutes dérivées du modèle de la ferme labourdine. Ce type d’architecture se décline dès cette époque en immeuble.

Cambo, Villa Arnaga, Joseph Albert Tournaire et Edmond Rostand, 1903-1906 Cliché Villa Arnaga, musée et maison d’Edmond Rostand

Biarritz, villas néo-basques sur le plateau du golf, vers 1910

Hendaye-Plage, Hôtel Eskualduna, Henry Martinet, 1911 Cliché Ltqphg Dans l’entre-deux-guerres, le régionalisme se répand très largement dans la construction de villas, mais aussi d’hôtels et de bâtiments publics : mairies, postes, etc. Il évolue, pour coller aux aspirations plus épurées de l’esthétique du moment, et se simplifie, abandonnant souvent les pans-de-bois. Il se diversifie en puisant dans de nouvelles références venues des provinces basques du sud.

Mairie de Guéthary, Fernand Brana, 1926 - Cliché Harrieta171

Mairie (1937) et poste de Bidart (1938), Henri Rateau - Cliché 1 F. Perrot

Dans l’après-guerre, le régionalisme connaît un temps de flottement et de repli. C’est l’époque des grands ensembles et plus aucune construction collective ne s’y réfère. On le retrouve en revanche abondamment dans les petites maisons des zones pavillonnaires qui se déploient à cette époque autour des villes et villages. C’est un régionalisme très édulcoré, réduit à quelques motifs, une simplification qui répond à des préoccupations économiques autant qu’au désir d’apparaître comme moderne.

Etche Soua, 1929, Jacques Pavlovsky

Mairie d’Anglet, 1936, William Marcel - Cliché Toniodelbarrio6464

Villa El Hogar, Anglet, 1924, William Marcel - Cliché Toniodelbarrio6464

Villa Malaye, Bayonne, 1932, Louis et Benjamin Gomez - Cliché L’atelier des couleurs

1950-196 : diffusion populaire du style, réduit à quelques codes

1950-1960 : diffusion populaire du style, réduit à quelques codes

Les années 1970-1980 sont une période de basculement avec un rejet de la construction galopante qui se marque symboliquement dans la mobilisation populaire contre le projet pharaonique de Marina à la Côte des Basques à Biarritz, épisode qui acte la fin d’une longue période de destruction systématique de l’architecture éclectique de la ville, remplacée par des immeubles de logements.

Projet d’une cité nautique d’1 km de long, Côte des Basques, Biarritz, 1970

Villa Océana, Biarritz, Henri Sauvage et Charles Sarazin, 1904-1975

Dans les maisons individuelles, le style reprend des accents plus rustiques, avec l’emploi de pierres pour les encadrements d’ouvertures et une généralisation du faux pans-de-bois, qui redevient à partir de ce moment le signe majeur et déterminant. Comme dans les époques précédentes, on le retrouve aussi parfois interprété dans une esthétique plus moderne. De plus en plus d’ensembles collectifs s’inscrivent dans une veine régionaliste.

Villa des années 1970, Saint-Pierre-d’Irube

Villa à Garris, Basse-Navarre, 1980, Jacques Leccia

Hameau du port de Socoa, Ciboure, 1970, Jean-Raphael Hébard - Cliché F. Cantin, L. Mouton, T. Robin

De 1990 à aujourd’hui, le régionalisme dans toutes ses déclinaisons est omniprésent dans la création de maisons individuelles. Il est également très présent dans le collectif. C’est une production très diversifiée, qui va d’une reproduction presque mimétique de la forme ancienne (le fameux « pastiche » tant décrié par les architectes régionalistes de l’Entre-deux-guerres), au recueil de certains éléments, isolé et essentialisés, mais compris de tous, dans un ensemble d’allure contemporaine. Il est d’ailleurs souvent question de « revisiter », ou « réinterpréter » les codes du néo-basque dans les discours qui accompagnent ces réalisations. Une diversité qui va jusqu’au retour d’inspirations hispaniques qui avaient animé le mouvement dans les années 1930.

Tous ces éléments sont devenus des codes, des signes, des emblèmes reconnaissables par tous, et qui font dire au bâtiment : « je suis d’ici, je suis basque ».

Figure 1
Figure 2

Plaza berri, Saint-Pierre-d’Irube, 2017

Tennis-club de Cambo-les-Bains, 2023

Résidence Les portes d’Aguilera, Biarritz, 2022 - Cliché Sud-Ouest, Ch. B.

3 Régionalisme et identité, des chemins divergents

Cette forme d’architecture en Pays Basque a pourtant un caractère très paradoxal, parce qu’elle est le signe le plus immédiatement reconnaissable d’une identité basque, alors qu’elle est totalement étrangère à l’identité basque, dans le sens où elle n’est pas une expression culturelle basque.

D’abord, comme on l’a vu, l’architecture régionaliste en Pays Basque est une invention de la fin du XIXe siècle, elle est le fait de bourgeois étrangers, qui s’intéressent au Pays Basque. Sa création et ses évolutions sont déconnectées des enjeux spécifiques du maintien et de l’évolution de la culture basque qui apparaissent dans la 2nde moitié du XIXe siècle et sont centrés sur la langue, et la pratique sociale de la culture (chant, musique, danse, poésie, théâtre populaire, etc.). De fait, le militantisme culturel basque s’est totalement désintéressé de l’architecture.

Edmond Rostand à Cambo, vers 1901 - Edmond Rostand, croquis pour la villa Arnaga - Cliché 1. Collection Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, cliché 2. Villa Arnaga, musée et maison d’Edmond Rostand

Les Basques sont donc étrangers à l’éclosion du régionalisme sur leur territoire. Si certains ont pu se faire construire des maisons néo-basques, ils n’ont globalement pas eu besoin de cet affichage pour vivre et exprimer leur identité. Antoine d’Abbadie, explorateur, astronome, linguiste et anthropologue, qui est l’un des promoteurs d’un renouveau de la langue et de la culture basque dans la 2nde moitié du XIXe siècle (lancement des fêtes euskariennes à Urrugne à partir de 1851), s’est fait construire à Urrugne une demeure néo-gothique.

Château d’Abbadia pour Antoine d’Abbadie, Hendaye, 1864-1879, Eugène Viollet-le-Duc et Edmond Duthoit - Cliché A1AA1A

Si l’architecture régionaliste de l’entre-deux guerre est animée par une volonté revendiquée de « renouveler la création basque », de lui donner une dimension moderne, comme tente de le théoriser Henri Godbarge4, elle reste une interprétation à partir d’un motif local, une forme savante, une sorte d’expérimentation de laboratoire, déconnectée du terreau populaire dans lequel les formes traditionnelles puisaient leurs racines : une forme destinée à satisfaire les besoins d’une riche clientèle étrangère.

Henri Godbarge, Arts Basques anciens et modernes, 1931 - L’architecte en 1939

La maison joue un rôle fondamental dans la culture basque, en tant qu’entité sociale, familiale, culturelle, voire religieuse. Beaucoup de militants ont vu d’un mauvais œil la réduction de cette entité à un simple décor. Ils l’ont vu comme une digression bourgeoise, le signe d’une folkorisation de la culture, une manière de la réifier pour mieux la mettre en boîte, la dominer et de fait invisibiliser sa disparition, ce que Michel de Certeau appelle « la beauté du mort »5, un phénomène qui s’est produit dans de nombreuses régions où les identités locales se sont effondrées dans la modernité et ont ainsi pu être réappropriées et transformées librement, ce qui n’est pas le cas Pays Basque où la langue et la culture sont restées très vivantes.

Indalecio Ojanguren, Famille de paysans devant une ferme (Gipuzkoa), vers 1920

Il y a eu à partir de la fin des années 1950 un phénomène très important de renouveau de la culture basque dans de nombreux domaines (musique, littérature, chant, théâtre, etc.) : il ne s’agissait plus de ressasser des formes anciennes mais de créer en basque des formes contemporaines. La création plastique, et particulièrement la sculpture, est devenue le symbole de cette rencontre et de cette fusion entre la modernité et l’identité basque, autour des figures emblématiques d’Oteiza et de Chillida. Ce lien entre une identité basque profonde et l’abstraction a été théorisé par Oteiza notamment dans son ouvrage Quosque tandem, essai d’interprétation esthétique de l’âme basque, en 1963. Ce livre a eu un impact considérable sur la création en Pays Basque et sur plusieurs générations de militants. Dans une même veine, le travail de Chillida, qui atteint une renommée mondiale, associe durablement langage plastique moderne et identité basque. L’écriture de Chillida est ainsi devenue emblématique d’une expression moderne de la culture basque. Dans la transition démocratique après le franquisme, Chillida a été sollicité pour créer de nombreux logos pour des causes basques et humanitaires qui sont devenues et sont encore aujourd’hui des icônes de la modernité basque.

Jorge Oteiza et Eduardo Chillida, vers 1965 - Cliché Musée San Telmo, Donostia-San Sebastian

“ Oteiza, proposit experimental ”, Fundacion Caja de Pensiones / Museo de Bellas Artes de Bilbao, 1988 - Eduardo Chillida, Pierre Volboudt, 1967, Thames & Hudson..

Eduardo Chillida, logos - Montage Txirrita, France 3 Nouvelle Aquitaine

Eduardo Chillida, Les peignes du vent, Saint-Sébastien 1977 - Cliché HA!, Historia Arte

Cette logique, celle d’associer des traits culturels profonds, non pas formels mais plutôt psychologiques, spirituels, avec un langage esthétique moderne, n’a jamais été appliquée à l’architecture en Pays Basque. Contrairement à la sculpture, l’architecture répond à des besoins avant tout fonctionnels et les besoins fonctionnels des Basques d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux de la majorité des habitants du monde occidental. La seule possibilité d’un ancrage reste une attention spécifique au site et au climat, mais elle est difficile à traduire dans des formes immédiatement reconnaissables comme locales. Identifier des traits culturels basques profonds et les réinvestir dans une construction est une forme d’invention et d’interprétation qui aura peu de chance d’être comprise instantanément, contrairement à la reprise d’un motif formel.

L’architecture régionaliste a évolué tout au long du XXe siècle en dehors des préoccupations identitaires basques, elle a suivi un cours autonome. Elle n’exprime rien de l’identité basque au XXe siècle, si ce n’est peut-être, de manière indirecte, sa persistance dans la modernité. Elle n’est qu’une enveloppe, qu’une parure. Elle a, à ce titre, la même valeur et la même fonction qu’un uniforme : elle signale, elle affirme, elle affiche.

4 Une image familière et rassurante, le régionalisme comme « ritournelle »6

La maison basque est devenue un sujet d’intérêt lorsque le paysage a commencé à changer de manière accélérée avec la diffusion massive de modèles extérieurs. La référence de la « maison basque » surgit alors comme point de repère, point de fixation, dans un environnement en mutation, perçu comme menacé. Elle apparaît comme le moyen idéal de préserver l’harmonie des paysages. Cette question de « l’harmonie des paysages » et de sa défense contre l’uniformisation, la laideur, les modèles extérieurs, etc., est la clef du régionalisme. Des années 1880 jusqu’à aujourd’hui, elle est le ressort principal et l’argument incontournable du recours à des modèles localisés, basquisés.

Saint-Pierre d’Irube, résidence Basté-Quieta, vers 1965

Saint-Pierre d’Irube, Goxa Leku, 2018

Le régionalisme est un sous-produit de la modernité, un phénomène de réaction, d’ajustement face aux transformations et au traumatisme qu’elles génèrent. Cette réaction, qui vise à réactualiser un idéal du passé, utilise les codes de la modernité, expérimentés dans l’éclectisme : fabriquer une image qui incarne cet idéal du passé.

Le moteur profond du régionalisme basque n’est donc pas l’identité locale mais plutôt le sentiment d’égarement de l’homme moderne dans un monde en perpétuelle mutation, et le besoin de repères familiers, d’apparence immuables. Plutôt que d’être le signe d’un particularisme local, il n’est que l’expression locale de ce besoin existentiel qui touche une grande partie des habitants du monde occidental.

5 Efficacité. De l’identité culturelle à l’identité visuelle du Pays Basque

Néanmoins, ce sentiment a beau être très largement partagé, il n’a pas donné naissance partout à des formes régionalistes aussi développées et ancrées qu’au Pays Basque. Le régionalisme néo-basque a une efficacité particulière qui lui est propre.

Il est apparu dans un contexte très favorable. En l’absence de développement industriel majeur entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, il n’y a pas eu de grande phase d’urbanisation rapide, comme on en trouve par exemple dans les villes du Pays Basque sud qui ont été alors radicalement transformées, avec l’exemple éloquent de Bilbao. Dans un territoire encore majoritairement préservé, en dehors de sa frange côtière, ces formes régionalistes se sont retrouvées directement en contact avec les constructions traditionnelles, générant une illusion de continuité exceptionnelle.

« Types basques ». Fermes et villa moderne associées dans un même imaginaire du territoire. Vers 1930

Cette illusion de continuité a contribué en retour à renforcer et diffuser l’intérêt et le goût pour les modèles originaux qui ont été ainsi préservés et valorisés. Les Basques eux-mêmes se sont appropriés cette formule dans tout l’éventail de ses variantes. Aujourd’hui, peu de locaux ou de nouveaux arrivants, en dehors du cas particulier des centres urbains, plus diversifiés, envisagent de construire autrement que dans ce style. Les habitants ne parlent d’ailleurs pas de néo-basque, ni de régionalisme, mais simplement de « style basque ». C’est devenu une évidence.

Projet pour le « Patxoki Berria », lieu associatif abertzale (militant basque), Bayonne, 2025 - Architectes Alaman & Macdonald

Il a aussi un phénomène qu’on pourrait qualifier d’auto-légitimation liée à cette présence dominante. Plus il y en a, plus sa place paraît légitime et naturelle. Elle génère ainsi un consensus très large au sein de la population. Plus il y en a, plus tout ce qui s’en écarte apparaît en décalage, en opposition, sera moins facilement accepté Du fait que cette omniprésence, un petit nombre de signes posés sur une construction suffit pour la rattacher à cette identité visuelle, la signifier comme basque. Le sens se diffuse ainsi par capillarité, par juxtaposition, du paysage à chaque édifice qui le compose et inversement. Une simple maison blanche aux volets rouges en Pays Basque devient une « maison basque ». Le pan-de-bois, qui reste le référent majeur, décliné sous une infinité de formes, est aujourd’hui un signe autonome, qui ne fait quasiment plus référence au motif d’origine : il ne renvoie plus au système constructif d’une époque mais signale à tous que tel bâtiment est basque.

Résidence Les Hauts de Kalitxo, Urrugne, 2007

Immeuble « Jordan », Bayonne, (Henri Martinet, 1927) entouré de résidences des années 1950

Maison basque contemporaine à Cambo, 2021

Immeuble basque contemporain, Bayonne, 2025

Hangar basque contemporain, Larressore, vers 2000

Le régionalisme néo-basque est devenu aujourd’hui l’identité visuelle du territoire, un élément de référence, exécutant donc un formidable retournement : étranger à l’identité basque, dans sa conception et ses développements, il est devenu aujourd’hui un élément incontournable du territoire et un signifiant majeur.

6 Et la beauté ?

Cette forme d’architecture est-elle belle ? C’est évidemment discutable et surtout je crois que ce n’est pas l’enjeu principal du régionalisme. La modernité aussi peut être belle, ce qu’on appelle le brutalisme peut aussi être beau. Le marché-parking construit au cœur du centre historique de Bayonne en 1963 était aussi un beau bâtiment, épuré et fonctionnel, aux lignes tendues et puissantes. Son tort était d’être en décalage excessif avec son environnement, hors d’échelle, hors de propos. Il a été détruit à la fin des années 1980 et remplacé par des halles dans l’esprit Baltard (inspirées des halles qui avaient précédé le marché-parking, englouties par la neige en 1945). Ces halles en structure de fonte sont pourtant elles-aussi en décalage avec l’architecture du quai, mais dans un rapport d’échelle, de proportion et de références moins dissonant. Elles projettent une image familière et appréciée, ce que n’était pas en mesure de faire le marché-parking.

Halles en béton (marché-parking), Bayonne, 1963

Nouvelles halles, 1988 - Cliché Pays Basque 1900

Pays Basque 1900

La question fondamentale n’est donc peut-être pas celle de la beauté mais celle de la référence (« form follows fiction ») : à quel imaginaire renvoie tel type de construction ? Et est-ce que cette référence est celle qui correspond le plus aux besoins fondamentaux du moment ?

Le recours à la référence basque, qui n’est donc ni identitaire, ni même un fait culturel basque, ne vise pas non plus explicitement la beauté, mais la préservation d’un cadre aimé, apprécié, cette fameuse harmonie tant recherchée depuis la fin du XIXe siècle. C’est un geste vis-à-vis de soi (pour se rassurer) et des autres (pour s’intégrer dans un ensemble cohérent et contribuer à sauvegarder un cadre commun).

Louis Floutier, Maison basque, vers 1925

Notes de bas de page

  1. Eneko Aldana-Douat, Sud-Ouest, 16 octobre 2023↩︎

  2. Pierre Loti, « L’agonie d’Euskal Herria », Le Figaro, 20 mars 1908↩︎

  3. Henry O’Shea, La maison basque, notes et impressions, 1887. Illustrations de Ferdinand Corrèges.↩︎

  4. Henri Godbarge, Arts Basques anciens et modernes, origines, évolutions, 1931.↩︎

  5. Michel de Certeau, La culture au pluriel, 1974.↩︎

  6. Gilles Deleuze et Felix Guattari, « De la ritournelle », Mille Plateaux, 1980.↩︎

Réutilisation

Citation

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Veuillez citer ce travail comme suit :
Battesti, J. (2025, September 18). Le style néo-régional basque, efficacité et controverses. Organic Cities II, Rennes. Sciences Po Rennes & Villes Vivantes. https://papers.organiccities.co/le-style-neo-regional-basque-efficacite-et-controverses.html