Projection du trait de côte et analyse des impacts à horizon 2100

Retranscription de la conférence du 18 septembre 2025 au Couvent des Jacobins (Rennes )
Colloque Organic Cities II

Auteur
Affiliation

Cerema

Date de publication

18 septembre 2025

Modifié

5 janvier 2026

Merci pour votre invitation et bonjour à tous. Vous avez déjà tout dit du parcours. Je vais peut-être juste ajouter que je suis née à Nantes, que j’ai travaillé à Paris et que je viens de m’installer à Brest. Voilà, je suis moi-même un échantillon de ce dont on parle !

1 Ne pas stopper l’élan, mais agir en pleine conscience

Mais ce qui a invité le Cerema, référent public en aménagement pour l’adaptation des territoires au défi climatique, à parler à travers moi aujourd’hui, ce sont les études que nous avons publiées l’année dernière sur l’évaluation des enjeux menacés par le recul du trait de côte à court, moyen et long terme. Et c’est là-dessus que je vais fonder ma présentation, avec trois temps.

Trois temps qui ne visent pas à stopper l’élan, parce que David, ce matin, parlait de cet élan vers le littoral de la côte Ouest. Moi, je voudrais, au travers de ma présentation, donner quelques éléments, non pas pour stopper l’élan, mais pour le faire, je dirais, en pleine conscience et ne pas créer de dettes qui seraient dommageables demain en matière d’aménagement du territoire. Je vais vous parler un peu, en effet, de risques.

On a beaucoup parlé de géographie humaine. Je voudrais rappeler quelques fondamentaux de ce qu’est le littoral, qui est un milieu en constante évolution. Ce sera mon premier point. En deuxième point, je vous présenterai les études, à partir d’une seule diapo qui vous montrera une France littorale à 2100. Le troisième point, ce sera quelques réflexions, en matière d’aménagement du territoire, au regard des enjeux qui nous lient tous et qui seront assez passionnants à débattre pendant ces deux jours.

2 Les spécificités du littoral

Dans la salle, il y a peut-être des gens qui connaissent bien le littoral. Il y a peut-être des gens qui en rêvent. Mais le littoral a quelques spécificités. C’est un milieu en constante évolution.

Au Cerema, par exemple, on calcule l’indicateur national d’érosion côtière pour observer le recul du trait de côte depuis les années 1950. C’est quelque chose de très factuel, qui dit que 20% des côtes sont en recul. Et vous l’avez dit ce matin, en Bretagne, le pourcentage est moindre. Alors, j’ai basé le propos, en considérant la côte Ouest de l’Ille-et-Vilaine au Pays basque. On voit qu’il y a des départements qui sont plus concernés par l’érosion, en fonction de la présence de côtes basses, de côtes sableuses. Si vous allez sur “ Géolittoral ” (https://www.geolittoral.developpement-durable.gouv.fr/ c’est l’occasion de faire un peu de pub), vous avez la carte de l’Indicateur national d’érosion côtière, et qui vous montre par département les pourcentages de recul.

Un autre chiffre qu’il est intéressant de vous partager, que j’utilise souvent, ce sont les 4 200 “ terrains de foot ” qui sont partis à la mer ces 50 dernières années. C’est cela, l’érosion. Cela amène la disparition de ce qui est construit, là, sur ces terrains qui sont partis à la mer.

3 Élévation du niveau marin et littoralisation

Je ne vais pas faire un cours sur le changement climatique, mais tous ces phénomènes sont accentués par le changement climatique, en particulier l’élévation du niveau marin qui s’accélère. Et nous, dans nos estimations à 2100, pour le scénario pessimiste, nous avons retenu une hausse de plus de 1 m du niveau marin.

Dans un contexte de littoralisation, avec une densité plus importante sur le littoral, cela crée un certain nombre d’enjeux. Je vais rajouter deux chiffres. 8% des logements français sont aujourd’hui sur le premier kilomètre du rivage. Nous l’avons vu tout à l’heure au travers de l’exposé de Monsieur Lionel Prigent, depuis les années 75, on a quand même pas mal construit. Et cela s’est accéléré. Et lorsqu’on regarde les cartes immobilières, on se dit qu’on n’a pas complètement intégré la culture du risque dans nos territoires littoraux.

Et c’est aussi pour ça que c’est important de continuer à diffuser nos cartes, en tout cas, de travailler à les diffuser, pas seulement auprès des sachants, pas seulement auprès des gens qui sont convaincus, mais, également, des habitants. Je crois que c’est Monsieur Lévy qui le disait tout à l’heure.

Figure 1

Sur la base de l’indicateur national d’érosion côtière, on a prolongé les tendances pour établir des scénarios à 2050 et à 2100 des enjeux menacés par le recul du trait de côte à cet horizon-là. C’est un travail qu’on a mené au niveau national avec le ministère de la Transition Écologique, pour nourrir les échanges au sein du Comité National du Trait de Côte sur la question du financement.

4 L’horizon 2050

Parlons, avant de passer à 2100, ce que nous avons établi pour 2050, qui est le scénario vraisemblable, pour lequel nous avons tiré les chiffres, les projections, à partir de l’indicateur national d’érosion côtière. On a poursuivi ces tendances. On a ajouté aussi un “ recul événementiel ”. Parfois – sur le littoral – les tempêtes, dont la récurrence est amenée à s’accentuer, emmènent plusieurs mètres de plage, par exemple, de retour à la mer.

Dans ce scénario de 2050, on a aussi conservé tous les ouvrages de protection. Nous avons dénombré 20 000 ouvrages de protection du littoral, qui fixent, évidemment, mais qui ont été calibrés, pour certains, il y a quelques années, dans un monde où on n’avait pas intégré le changement climatique.

A l’échéance 2050 (ce n’est jamais que dans 25 ans), 5 200 logements sont menacés à l’échelle nationale, dont 2 000 résidences secondaires, pour une valeur vénale d’un milliard d’euros. Ce sont aussi 1 400 locaux d’activité, et 16 km de routes structurantes. Cela nous renvoie à ce qu’est la vie d’un territoire, de l’aménagement, des réseaux. Ce n’est pas seulement pouvoir y vivre, c’est aussi avoir tout un fonctionnement. J’ai regardé les chiffres, depuis l’Ille-et-Vilaine jusqu’à la côte basque, ce sont 1 500 logements qui sont concernés avec un pic, plus de 300 logements concernés, en Vendée.

5 L’horizon 2100

À 2100, nous avons établi un autre scénario, et vous retrouverez toutes les études en ligne. Nous avons appelé ce scénario celui du coût de l’inaction, parce que nous sommes partis du principe qu’on effaçait tous les ouvrages de protection, et qu’on rajoutait un mètre d’élévation du niveau marin. Et avec cette géographie qui n’est peut-être pas si différente de la carte que vous avez à droite sur les zones basses, on dessine une France littorale différente. Quand on dit “ le coût de l’inaction ”, cela ne signifie pas pas que nous partons du principe qu’on ne tiendra aucun des ouvrages de protection. Simplement, cela coûte de l’argent de les entretenir, cela coûte de l’argent de les surélever. Un des enjeux aujourd’hui est de voir où les maintenir, les faire évoluer, là où il y a des enjeux qui sont stratégiques, et là où il y a des enjeux de population. Tout cela va demander des moyens et une volonté politique.

Lorsqu’on “ supprime ” les ouvrages de protection, lorsqu’on “ augmente ” le niveau marin, on dessine une nouvelle France. On compte cette fois-ci 450 000 logements concernés, pour 86 milliards d’euros, dont 300 000 résidences principales. On a 55 000 locaux d’activité, 1 000 campings dont 640 impactés à plus de 25% de leur surface, 10 000 bâtiments publics, 1 800 km de routes structurantes, 240 km de voies ferrées, si on ne fait rien.

A travers ce scénario-là, nous avons aussi révélé quelque chose qui nous paraissait important à partager, c’est que ce n’est pas seulement se balader sur le littoral, la vue sur mer qui devient “ pied dans l’eau ”, c’est l’ennoiement des zones basses, l’ennoiement des zones qui sont en rétrolittoral également, parfois connectées ou pas aujourd’hui avec la mer.

6 Anticiper : moins cher que ne rien faire

Moi, le message que j’aurais envie de passer, quand on va tous avec enthousiasme vers la côte Ouest et dont on souhaite qu’elle soit finalement un peu un modèle de ce que serait la vie des prochaines dizaines d’années, c’est quand même se dire qu’il ne faut pas aggraver la situation, et qu’elle est pourtant en train de s’aggraver. Je ne reviens pas sur tous les chiffres qui ont été donnés. Aujourd’hui, si on anticipe, ce sera toujours moins cher que de ne rien faire, et c’est vraiment de ne pas créer de dettes ; parce qu’on a tous été biberonnés par le fait que la mer, c’est vraiment génial, que c’est une opportunité incroyable, que la vue sur mer c’est quelque chose qui va nous exalter.

En France, nous avons une chance incroyable. Je parlais de la loi littorale tout à l’heure à mon voisin, mais on a aussi la servitude de passage, qui fait qu’on a un littoral qui doit être accessible pour tous avec le sentier du littoral. C’est quelque chose qui me tient à cœur. On n’a pas besoin d’avoir une vue sur mer pour avoir cet accès. Et il faut certainement recréer un peu cet imaginaire autour des questions littorales.

7 Des points d’appui

Pour terminer, voici quelques réflexions en matière d’aménagement, des éléments positifs, quand même : la loi Climat et Résilience en 2021 a prévu l’élaboration de cartes locales d’exposition au recul du trait de côte qui seront intégrées dans les documents d’urbanisme, avec un principe d’inconstructibilité sur une bande de 0 à 30 ans d’exposition. Nous sommes donc en train de nous doter de faire passer dans les documents d’urbanisme des principes qui vont être plutôt protecteurs, par rapport à cet élan très fort vers la côte Ouest que l’on observe.

Sur une base volontaire, et en peu de temps, 370 communes se sont engagées. C’est quasiment la moitié du linéaire littoral qui va être concerné par ces éléments de connaissance d’exposition au recul du trait de côte et qui, ensuite vont nourrir les échanges dans l’élaboration des documents d’urbanisme.

La bonne nouvelle, c’est que la côte Ouest est plutôt à la pointe puisque parmi les départements pour lesquels il y a plus de 60% du littoral qui va être concerné par ces cartes locales d’exposition au recul du trait de côte, l’Ille-et-Vilaine, les Côtes-d’Armor, le Finistère, la Gironde, et le Pays Basque sont vraiment très à la pointe. 3 départements représentent entre 40 et 60% du linéaire concerné, c’est le Morbihan, Charente-Maritime et les Landes. Certains départements sont en revanche moins engagés aujourd’hui, moins dans cet élan, je pense par exemple à la Loire-Atlantique et à la Vendée.

On comprend bien l’importance, et on y travaille beaucoup au CEREMA, de la culture du risque. Au niveau national, par exemple, on a parlé de l’érosion mais vous voyez bien que dans un futur pas si lointain tout se mixe un peu, l’érosion où tout disparaît, la submersion, les inondations où, effectivement, on peut envisager des formes d’habitation, d’habitabilité du littoral un peu différentes.

Aujourd’hui, au niveau national, par exemple, 64% des personnes qui sont exposées à un risque d’inondation ne savent pas qu’elles le sont. Donc, quand on voit tout cet afflux vers le littoral, c’est aussi important de comprendre que le littoral, parfois, ça a été quand même, dans l’histoire, un territoire hostile, et que si on regarde à l’échelle du temps long, finalement, les mouvements de population peuvent aussi s’ajuster.

Et donc, mon dernier message, c’est de ne pas aggraver la dette écologique. On a besoin d’une nature littorale qui est forte. On a besoin d’avoir des dunes végétalisées qui vont jouer leur rôle de protection des populations. Dans l’ambiance balnéaire du littoral, et je le vois, moi, par exemple, à Brest, ce qui était sympa, c’était d’avoir des résineux, parce que ça faisait vraiment vacances. Bon, l’exposé de Guillaume Sainteny a montré qu’il ne fallait peut-être pas s’en tenir à ça. Il faut aussi changer l’imaginaire.

La dette économique, parce qu’on a parlé du tourisme littoral, on va certainement beaucoup en parler. C’est l’exemple du camping municipal qui est la manne économique d’un territoire, d’une commune, même si, effectivement, il y a une problématique de son espace qui serait en eau, il y a aussi la problématique de la route qui sera coupée pour amener les touristes.

Et puis, une dette sociale, parce que on l’a vu aujourd’hui, dans le milieu dans lequel j’évolue, je vois beaucoup de gens qui partent à la retraite et qui me disent : « Je sais bien exactement ce qui va se passer, mais, tu vois, la maison sur le littoral, la maison vue sur mer, je sais bien que je ne la partagerai pas avec mes enfants.  » Eux, ils l’assument. Mais les générations futures, ceux qui reviendront après, n’auront peut-être pas cette même vision concernant le patrimoine familial. Et puis, ça augmente quand même sérieusement les prix du littoral. On a parlé de cette problématique de l’accès au logement pour les gens qui travaillent sur le littoral. Et demain, ce seront les personnes défavorisées qui seront les plus exposées, regardons à l’international. Penser ce littoral Ouest comme étant un littoral à la pointe, comme étant un littoral qui fait rêver et qui se développe avec toutes ses aménités, ça demande quand même des mécanismes de réflexion qu’on n’a pas complètement aujourd’hui. Il nous faut inventer un imaginaire différent concernant le littoral. Une nouvelle manière d’habiter le littoral. C’est pour ça que c’est intéressant d’être tous là pour échanger.

Voilà. Et puis, un dernier sujet, une baguette magique. J’ai une collègue qui a demandé à un élu… Si vous aviez une baguette magique, qu’est-ce que ce serait ? Eh bien, ce serait de diffuser cette culture du risque auprès de l’ensemble de mes concitoyens. Merci pour votre attention.

Réutilisation

Citation

BibTeX
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Veuillez citer ce travail comme suit :
Jordan, J. (2025, September 18). Projection du trait de côte et analyse des impacts à horizon 2100. Organic Cities II, Rennes. Sciences Po Rennes & Villes Vivantes. https://papers.organiccities.co/projection-du-trait-de-cote-et-analyse-des-impacts-a-horizon-2100.html