Merci beaucoup, merci de m’avoir proposé d’intervenir ici. Merci à David Miet et à Villes Vivantes.
Je suis très heureuse de participer à ce colloque d’autant que je me retrouve parfaitement dans l’ensemble des statistiques présentées hier. Orléanaise de naissance, j’ai grandi dans l’une de ces “ villes cathédrales ” qui encerclent la région parisienne dont les jeunes sont happés, pour leurs études, par la “ grosse boule parisienne ”, celle qu’on a vue hier sur les cartes de Jacques Lévy. Et puis après 30 ans à Paris, j’ai décidé de vivre là où j’avais envie de vivre, et donc je me suis installée à Lorient où je partage mon temps avec une résidence principale à Bruxelles, pour des raisons professionnelles.
Et pourquoi Lorient ? J’aime cette ville industrielle, l’industrie étant aujourd’hui, à travers le sujet énergétique, au cœur de mes sujets d’intérêt. Pour cette raison, je suis très attachée à la Bretagne, cette terre d’industrie.
L’autre raison pour laquelle j’ai tout de suite dit oui à David quand il m’a proposé cette intervention, c’est en raison de la perspective qu’il défend, une perspective internationale. Je pense aussi qu’il faut remettre ce mouvement de littoralisation, non pas seulement sur la carte de France mais sur la carte du monde puisque c’est bien un mouvement international. Et, quand on travaille comme moi sur les sujets énergétiques, de transition énergétique, de réindustrialisation, de ports, on parle de sujets dont on ne comprend pas les dynamiques si on ne se situe pas dans une perspective internationale.
1 La transition énergétique et l’enjeu des convertisseurs
Pour commencer, je souhaiterais commencer par un travail de définition, en l’occurrence celle de transition énergétique. Ce n’est pas seulement remplacer des fossiles par des énergies bas carbone. En réalité, elle consiste à faire deux choses :
- C’est d’une part décarboner au maximum ce qu’on sait décarboner facilement. Il y a des choses qu’on ne sait pas décarboner facilement. L’hydrogène, c’est compliqué pour des raisons techniques, le gaz, c’est un défi économique. Mais il y a quelque chose qu’on sait décarboner facilement, aussi bien techniquement qu’économiquement, c’est l’électricité. Donc la transition consiste avant tout à produire de l’électricité avec des sources non fossiles : hydroélectricité, nucléaire, renouvelables intermittentes comme le solaire ou l’éolien.
- La seconde partie de l’équation de la transition consiste à étendre les usages de l’électricité, c’est-à-dire utiliser de l’électricité puisqu’on a su la décarboner, là où on ne l’utilisait pas avant (pour se déplacer (véhicules électriques), se chauffer (pompes à chaleur), etc.
Or aujourd’hui, il y a une partie du monde qui fait le travail, c’est-à-dire qui non seulement décarbone son électricité - et ce n’est pas facile parce que c’est un très grand pays qui a d’énormes réserves de charbon sous les pieds- mais qui développe aussi l’électrification des usages : c’est la Chine. Aux États-Unis, la décarbonation de la production d’électricité est aussi en cours, notamment par le remplacement du charbon par le gaz, deux fois moins émetteur, mais aussi par le développement des énergies renouvelables. Car les ne sont pas seulement le plus grand producteur de pétrole et de gaz mais aussi un pays extrêmement actif sur les renouvelables. En outre, alors que, comme l’Europe, il a longtemps vu sa consommation d’électricité stagner, la consommation d’électricité commence à repartir grâce notamment à l’industrie numérique.
En revanche, en Europe et en France, on a un problème : nous y avons la part d’électricité décarbonée la plus importante au monde (la France est notamment dans les pays les plus avancés en la matière) mais la consommation d’électricité stagne. Cela veut dire qu’on ne fait pas ce travail d’extension des usages de l’électricité. On aura beau décarboner toute l’électricité qu’on veut, mais si on garde des véhicules thermiques, si on garde d’autres usages qui ne sont pas électriques, la transition énergétique stagne, du fait de prix de l’électricité trop élevés.
C’est particulièrement vrai en France. En France, le pays le plus paradoxal d’Europe, on a décarboné notre électricité quasiment à 100% grâce au nucléaire, un gros paquet d’hydroélectricité, des renouvelables, mais on ne fait pas progresser les usages d’électricité. Pire que ça, la consommation d’électricité a reculé depuis 10 ans en France.
Pourquoi c’est un problème ? J’en reviens à la nature profonde de cette transition énergétique et à son lien avec la réindustrialisation, qui est un lien absolument essentiel au sens étymologique du terme.
La transition énergétique, si on a une approche industrielle, c’est transformer un monde, une économie fondée sur des Gigatep fossiles, en Kilowattheures métalliques, c’est-à-dire que le sujet aujourd’hui, c’est de fabriquer ce que j’appelle les convertisseurs d’énergie, qui sont des objets fabriqués à partir de métaux, pour certains critiques et stratégiques. Un panneau solaire, c’est un convertisseur d’énergie. Une éolienne, c’est un convertisseur d’énergie. Un réacteur nucléaire, c’est un convertisseur. Une batterie, c’est un convertisseur d’énergie. Maîtriser la transition énergétique signifie maîtriser la chaîne de valeur de ces objets industriels sans lesquels la transition n’est pas possible. La question est donc de savoir comment on installe chez nous tout ou partie de ladite chaîne de valeur.
Et là encore, il y a un pays qui a parfaitement compris que c’était cela la transition énergétique, maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur de ces convertisseurs d’énergie, clé pour la transition. Ce pays, c’est la Chine. Et aujourd’hui, elle a un quasi-monopole dans le raffinage des minerais et matières critiques, qui permettent de fabriquer ces convertisseurs d’énergie.
C’est comme si 90% des raffineries de pétrole étaient dans un seul pays. C’est une mainmise aujourd’hui de la Chine sur des matériaux qui sont utiles pour la défense, pour le numérique et pour la transition énergétique.
Tel est aujourd’hui l’enjeu de la réindustrialisation : comment localiser chez nous les chaînes de valeurs industrielles de ces équipements et technologies nécessaires pour la transition énergétique. Ajoutons que des terres rares et des métaux critiques, nous en avons dans notre sol. En Europe, la France est particulièrement bien dotée. Un gros travail du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) est en cours pour cartographier ces ressources. Peut-être qu’il y aura plus de loups dans les Cévennes, mais peut-être aussi y aurait-il, dans des régions aujourd’hui en déprise démographique, le retour activités industrielles et minières. Et j’ajouterai qu’il y a aussi pas mal de choses sous nos pieds ici, en Bretagne, bien dotée en la matière par la géologie !
2 Le rôle des ports
Parler de réindustrialisation et d’énergie conduit tout naturellement vers les ports. Parce que les ports et l’énergie, c’est une relation multiforme. Les ports, ce sont des endroits :
- Où on importe, exporte ou réexporte des produits énergétiques. Ces produits énergétiques, ce sont essentiellement aujourd’hui des énergies fossiles.
- Où on produit de l’énergie. Parce que c’est un endroit où sont présents de très nombreux secteurs industriels qui ont besoin de chaleur et d’électricité en grande quantité pour fonctionner.
L’immense avantage des ports, du point de vue des implantations d’industrielles, c’est que ce sont des territoires déjà artificialisés, avec des secteurs industriels certes divers mais qui ont en commun d’être énergivores. Donc, du point de vue de la transition, les possibilités de colocation d’investissements, donc les économies d’échelle, sont multiples. Ainsi, les infrastructures énergétiques d’un port vont pouvoir servir plusieurs types d’industries. Les ports sont par nature des territoires multi-énergies, multi-partenariaux et multi-industries. Autant dire des endroits idéaux pour rentabiliser les investissements qui nous permettront de maîtriser les chaînes de valeur de la transition énergétique.
Le chantier est colossal comme vous le voyez, sur ce graphique, à travers toutes ces transformations requises, toutes ces portes d’entrée pour mener à bien la transition énergétique des ports.
Cela implique, évidemment, en partie une électrification accrue même s’il est clair que les ports ne seront jamais des systèmes tout électriques, puisqu’un certain nombre de processus industriels ne peuvent pas être électrifiés. Le défi est donc aussi de rendre “ vertes ” ou bas carbone les molécules qui aujourd’hui sont hautement carbonées. L’un des défis les plus considérables est ainsi la décarbonation de la chaîne de valeur de l’hydrogène. Autre sujet : le biométhane et sa production. Et c’est là qu’on peut trouver des interactions extrêmement intéressantes entre la Bretagne, terre d’agriculture et cette Bretagne de littoral portuaire qui a besoin de molécules décarbonées. Donc ces mouvements énergétiques intra-régionaux sont extrêmement intéressants.
J’en viens justement maintenant aux ports bretons et, plus largement, du littoral atlantique. Certes, un regard rapide sur cette carte nous rappelle que, lorsqu’on remet les ports de la façade atlantique en perspective avec l’ensemble de l’économie portuaire française, nous ne parlons pas des plus grands ports, en termes de quantitatif. Il en va tout autrement en termes qualitatifs et j’aimerais attirer votre attention sur deux choses.
Premièrement, on a des ports absolument stratégiques pour notre souveraineté et notre défense – Brest, Lorient, Saint-Nazaire. C’est un sujet évidemment majeur dans le contexte géopolitique de confrontations entre puissances qui s’ouvre et avec lequel on va vivre pour les 10 à 15 années à venir au moins. Le sujet absolument majeur du réinvestissement dans la défense française va irriguer les ports de la façade atlantique.
Deuxième sujet important : la nouvelle géographie des flux gaziers. En la matière, on en parle trop peu mais la France a fait les bons choix, dans les temps, au regard de l’évolution du mix énergétique européen et de la relation gazière avec la Russie. En investissant, dans la décennie passée, dans des terminaux de regazéification du gaz importé sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL), elle n’est pas dépendante comme nombre de ses voisins européens des seules importations de gaz par gazoducs. C’est absolument stratégique parce qu’auparavant, en Europe, les flux de gaz fonctionnaient d’Est en Ouest. Ils venaient en grande partie de Russie par gazoducs, puis étaient acheminés ainsi dans toute l’Europe jusqu’à l’Ouest. Aujourd’hui, la relation gazière traditionnelle avec la Russie étant rompue, le système gazier européen est, si je caricature, inversé. Il faut maintenant acheminer du GNL importé des États-Unis – de plus en plus, du Qatar ou de Russie (encore trop) puis regazéifié dans les ports, vers le centre et l’Est de l’Europe.
Pourquoi je vous parle de gaz ? Parce qu’il y aura encore beaucoup de gaz dans le mix énergétique européen dans les 20 ans qui viennent. Il suffit de regarder le projet de notre voisin allemand qui s’apprête à investir 20 gigawatts dans des centrales au gaz. Et la seule tendance énergétique qui peut réduire cette part du gaz dans le mix européen à venir, c’est si on arrive à développer le stockage de l’énergie solaire par batterie et à redévelopper l’énergie nucléaire. Cela ne suffira pas à suppléer l’ensemble de nos besoins en gaz. Cela ne suffira pas non plus pour produire notamment les molécules nécessaires à la chaîne de valeur de l’hydrogène. Mais c’est un point important à retenir.
Aujourd’hui, les ports de la façade littorale en Europe, en France, sont d’ores et déjà engagés dans une stratégie de décarbonation en ligne avec les objectifs européens, avec les objectifs français et avec des actions multiformes qui passent par des partenariats avec les grands groupes énergétiques et qui sont centrés, je l’ai dit tout à l’heure, à la fois sur de l’hydrogène bas carbone, sur l’électrification de tout ce qui peut être électrifié dans le port et puis évidemment sur les énergies maritimes de type éolien en mer. Deux points d’attention à cet égard car, si les ports sont des postes d’observation privilégiés de ce qui se passe dans le monde en matière commerciale et industrielle, ils en subissent aussi les soubresauts. Or il se passe des évolutions majeures sur l’hydrogène et l’éolien en mer dans le paysage énergétique mondial :
- Premier point d’attention : l’éclatement de la bulle hydrogène. C’est un moment que je qualifierais darwinien pour l’hydrogène, les réalités technologiques et économiques ayant primé, fort heureusement. Les projets qui ne méritaient pas de rester sont en train de disparaître et les autres restent. Mais, au total, nous serons très loin des objectifs irréalistes fixés au plan européen.
- Et deuxième point d’attention, l’éolien en mer va mal, partout dans le monde, avec un nombre absolument impressionnant de projets à travers le monde, de la Nouvelle-Zélande au Japon en passant par le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, qui sont en train d’être annulés, reportés, faute d’investisseurs intéressés. Il y a un sujet majeur à surveiller sur l’évolution des coûts de l’éolien en mer qui augmentent, ce qui explique en partie notre débat franco-français sur le sujet. La mono-spécialisation des ports de la façade atlantique – ou de la Manche – en l’occurrence sur cette technologie est risquée, très risquée.
J’en viens maintenant au troisième point de mon intervention : pour répondre à la question de savoir comment construire une plus grande résistance, résilience de ce modèle économique des ports, regardons ce qui se fait ailleurs.
Premier détour par le port le plus décarboné au monde qui, figurez-vous, est à Tianjin, en Chine, ce qui n’est pas intuitif mais rejoint ce que je vous disais tout à l’heure sur la Chine et l’impressionnante domination qu’elle a prise sur les technologies de l’électrification. Dans cette grande bataille entre les électro-États et les pétro-États, le leader des électro-États, c’est la Chine. La Chine veut devenir la grande puissance de l’électricité et elle est en train de le faire. Et comment mieux le montrer au monde que de le faire dans un port, vitrine de la Chine et objet, on l’a vu, particulièrement difficile à décarboner ? La recette de la décarbonation du port de Tianjin tient en un mélange d’électrification massive des usages et d’utilisation de l’intelligence artificielle, qui, en quelques années, a permis à ce port de réduire de 30% ses émissions de CO2 par l’optimisation des processus. Autre message majeur : décarbonation et intelligence artificielle fonctionnent main dans la main, pas l’une contre l’autre.
Poursuivons notre périple portuaire pour aller en Europe, à Narvik, en Norvège. Ce port septentrional en train de devenir le hub portuaire de l’intelligence artificielle en Europe, avec des investissements massifs de Microsoft et d’OpenAI, dans le cadre du projet Stargate, ou d’installation de data centers. Comme vous le savez, ces entreprises aiment beaucoup les pays nordiques, de par le refroidissement naturel des data centers que permet leur climat. On retrouve la combinaison port/numérique et, s’agissant de l’approvisionnement électrique, source décarbonée, la Norvège, pays exportateur de produits pétroliers, étant approvisionnée, chez elle, à 100% par une électricité décarbonée provenant de ses barrages hydroélectriques.
Dernière étape : le port de Rotterdam, un classique, mais pourquoi est-ce que j’ai utilisé Rotterdam, dont la taille ne se compare pas à celle de nos ports français de la façade atlantique ? Parce que je le vois comme un modèle sur deux points, sans lien avec le poids économique de ce port :
- Sur la stratégie qu’a développée l’autorité du port de Rotterdam en matière de partenariats multi-acteurs, publics, privés. Une stratégie gagnante puisqu’elle a permis de nouer des partenariats sur le plan énergétique, dans le domaine de la capture du carbone, dans le domaine de l’hydrogène propre, des partenariats à la fois industriels, géographiques avec d’autres ports dans le monde, qui ont permis en 5 ans une réduction de 20% des émissions de CO2 du port de Rotterdam.
- Et l’autre point, puisqu’on est ici dans un séminaire avec beaucoup de chercheurs, le financement par le port de Rotterdam d’un agenda de recherche et de construction d’indicateurs avancés, pour détecter ce qui se passe dans le monde. Le port de Rotterdam a aujourd’hui une recherche très avancée sur la géopolitique, la détection des mouvements d’instabilité dans les grands circuits commerciaux énergétiques, et d’avoir posé ces “ capteurs ” dans le monde entier leur donne une agilité, une capacité prospective qui vont être fort utiles dans les années à venir.
J’en viens à ma conclusion. Pour qu’un industriel investisse dans la décarbonation, il doit avoir de la visibilité. Aujourd’hui, en France, voire en Europe, nous n’avons pas de visibilité sur ce que seront les coûts de l’énergie dans les années à venir. C’est en train de bloquer tous les investissements. Je vous ai mis une image d’Arcelor Mittal à Dunkerque, acteur archétypal de ces hésitations, en l’occurrence sur un projet de 2 milliards d’euros pour décarboner ses processus industriels. Rien, dans le contexte européen actuel, n’incite Arcelor Mittal à dire : « Banco, j’y vais ». Il est urgent que nous nous attaquions au sujet de la compétitivité de l’énergie en Europe sans quoi nos ports resteront des objets fossiles.
C’est sur ce point que je terminerai en vous remerciant pour votre attention.
Réutilisation
Citation
@inproceedings{maisonneuve2025,
author = {Maisonneuve, Cécile},
publisher = {Sciences Po Rennes \& Villes Vivantes},
title = {Réindustrialiser, électrifier, décarboner, numériser :
l’infrastructure portuaire au cœur des transitions énergétique et
numérique},
date = {2025-09-19},
url = {https://papers.organiccities.co/reindustrialiser-electrifier-decarboner-numeriser-l-infrastructure-portuaire-au-coeur-des-transitions-energetique-et-numerique.html},
langid = {fr}
}